5 Dynamique des activités socio-productives paysannes: de l´autosubsistance aux conditions actuelles de vie

5.1  Conception paysanne et vision personnelle de l´expérimentation technique traditionnelle

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Le Pays-Bwa, de par son histoire, ses particularités socio-cultureles et sa localisation géo-climatique, est une zone laissée pour compte. Ceci est un fait qui n´échappe pas aux populations qui y vivent. Ceux-ci vivent les changements de leur cadre de vie comme une volonté des esprits de la nature/de Dieu. Par exemple ils attribuent à l´insuffisance des pluies, ces derniers temps et leurs retombés sur le système de production à une pénitence appliquée aux hommes par Dieu pour les punir de leurs mauvaises conduites en ce moment.

L´attribution d´un caractère mystique aux changements, constaté ici au Pays-Bwa et partout chez les habitants des terroirs, fait des réactions paysannes une fatalité ou une adaptation forcée par la nécessité et la contrainte. Pour eux, contre l´insuffisance des pluies ils n´y peuvent rien. Mais ils trouvent des termes consolidant pour la surmonter; comme ces propos que nous avons attendus à maintes reprises partout dans les villages : toutes contraintes sont porteuse de bonheur. Ainsi contre la limitante pluviométrique pour l´agriculture, leur activité principale de survie, ils se voient obligés de se conformer ou s´adapter à cette irrégularité et insuffisance des pluies et leurs conséquences sur les facteurs de production.

Ainsi, pour eux dans toute la zone, ils ont avoué que la mise en valeur des champs pendant l´hivernage est non seulement devenue une course contre la montre, mais un jeu de hasard. La date des semis n´existe pratiquement plus, car dès que les premières pluies abondantes tombent au début du mois de mai ou juin beaucoup en profitent pour semer, bien que la date officielle des semis est suivant le calendrier agricole dans la deuxième quinzaine du mois de juin. Dès le premier semis, le calendrier d´activités de chaque paysan devient très chargé. On essaie de maximiser la rentabilité du temps, et d´user toutes ses connaissances techniques culturales accumulées ou tout le système cognitif sous-jacent de savoir populaire60 pour pouvoir récolter quelque chose si les pluies sont satisfaisantes : c´est à dire qu´ils essayent de composer avec le facteur pluviométrie pour produire, comme eux-mêmes le disent.

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Compte tenu des risques toujours plus grands dans la production agricole, les paysans développent des actions qui leurs permettent d´atténuer les conséquences d´une éventuelle mauvaise récolte. Ainsi pour eux, la pratique du petit commerce, de l´élevage et même de l´exode les permet de palier en partie ou totalement aux conséquences des mauvaises récoltes. Certains vieux nous ont témoigné que des années de famine vécues, due à la destruction des récoltes par les sauterelles, ont été marquées par une pénurie de céréales sans précédente, car la production de subsistance dépendait que de l´agriculture, pratiquée par tout le monde.

Comment les communautés paysannes arrivent-elles a articuler leur cadre de vie et le système de production aux changements intervenus et intervenants ?

Sous un autre angle de vision du changement et des réactions paysannes à ce état de fait au Pays-Bwa, nous avons pu constater qu´en marge des contraintes géo-climatiques, la marginalisation politique et la dévitalisation économique ont nourri le génie de créativité technique et facilité l´articulation du mode de vie à ces nouvelles conditions. Ceci réaffirme les constats qui reconnaissent que la flexibilité est la vertu de tout système de production rurale, car elle dépend de facteurs externes dont le contrôle et la maîtrise échappent aux paysans. C´est ainsi que dépuis que l´insuffisance et l´irrégularité des pluies sont devenues permanentes, on rencontre de plus en plus des paysans qui sont doubles-actifs, c´est-à-dire agriculteurs et commerçants ou éleveurs sédentaires.

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Des résultats obtenus, nous avons pu déduire que face aux contraintes agro-écologiques, les paysans tentent de minimiser les risques de production pour garantir leurs récoltes ou réduire la dépendance totale de l´agriculture.

Au niveau social, nous avons pu constater que les changements répondent à d´autres contraintes. Ils y sont apparemment plus modérés, car elles touchent des domaines ayant trait à l´intégrité familiale.

Comment les communautés paysannes du Pays-Bwa associent-elles ou articulent-elles leur système de production/ mode de vie à l´universel et continuel processus de changement ? C´est à ces questions que nous tenterons dans ce chapître d´apporter des éléments de réponse.

5.2 Techniques agraires traditionnelles des Bwa et Dafing

5.2.1  Contexte passé et présent de la gestion des ressources chez les Bwa et Dafing

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Le Pays-Bwa est une entité géographique à tradition agricole. L´exploitation des ressources agricoles pour la subsistance caractérise le mode de production des populations résidentes. Ils sont à l´origine des cultivateurs par excellence, pratiquant principalement une agriculture de subsistance et à titre d´activités complémentaires : l´élevage, la cueillette, l´artisanat, la pêche, la chasse, le jardinage et le petit commerce.

Le mode de vie communautaire qui est une caractéristique particulaire les populations bwa et par extrapolation tous les habitants du terroirs fait des ressources naturelles (eau, terroir, faune et flore) des biens collectifs dont la gestion revient à la collectivité. Chaque village, dans la logique traditionnelle racontée et réelle, s´est établi à côté d´un cours d´eau61 et par conséquent chacun d´eux a son bas-fond dont la gestion revient à la communauté déterminée. De même les terroirs villageois qui sont l´expression de l´intégrité villageoise, connaisent une gestion collective et familiale. Les questions foncières relevant des précisions ou conflits avec les villages voisins sont traitées par les représentants compétents (chef de terre et chefs des familles étendues) de la communauté villageoise. Au niveau de chaque famille, les domaines fonciers sont des patrimoines de la collectivité familiale, sa gestion revient au patriarche. Ils sont repartis aux membres de la famille suivant les besoins et capacités de travail des uns et des autres. Le droit à une parcelle exploitable n´est refusé à personne.

En marge de ces gestions des ressources terres et eau, il existe dans la communauté villageoise des formes de protection des espèces végétales utilitaires. En fait, sur un commun accord ou parfois couvert de mystère, il existe des interdits d´abattre certaines essences végétales comme le karité, bao-bab, raisinier, tamarinier, prunier, balanzan, etc.

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Compte tenu de l´importance des réssources naturelles pour la survie des communautés, leur gestion connaît peut de changement et les peu qui y ont été expérimentées ont passées par l´épreuve de la tradition ou imposées leur acceptation. Dans la réalité des faits, le système de production extensif itinérant pratiqué par ces populations n´a pas tardé à matérialiser des limitations à la faveur de la croissance des effectifs et l´éveil de leur goût au profit amorcé par la monétarisation et les retombées de la dégradation de l´environnement prise de contre-pieds par la sécheresse devenue presque permanente.

Avant, les communautés bwa vivaient en symbiose avec la nature. Ils cultivaient la terre pour couvrir les besoins alimentaires du groupe. La faune et flore qui les entouraient leur fournissaient, par la chasse, la pêche et la cueillette des compléments alimentaires animales ou végétales. En ce moment, en rapport de nombre et d´étendue d´espace, les ressources naturelles abondaient. Les champs connaissaient une durée de mise en exploitation et du temps de jachères plus long. Les groupes familiaux constituaient des unités de production, de consommation et de résidence. De ce fait, les champs étaient exploités collectivement, réduisant ainsi les espaces des terroirs villageois emblavés par les cultures.

L´abattage-brûli, qui était et est encore la méthode de défrichage des nouveaux champs, épargnait les essences utiles. C´est ce qui explique l´apparence de jardin botanique (Kring : 1991 : 157-180) du paysage aux abords des villages et partout dans la campagne au Pays-Bwa et partout dans celles d´Afrique sahélienne. Les gros arbres isolés ou souvent entourés de végétation rabougrie, témoignent de la densité du couvert végétale des lieux jadis.

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Les bas-fonds étaient dans le temps considérés comme des zones non adéquates à l´usage agricole. Leur importance était plus pour la pêche qui pouvait se pratiquer dans les eaux des marigots et les rivières qui s´y trouvaient. De plus ils servaient de zones de pâturage pour les troupeaux peulh pendant la saison sèche. En ce moment la pêche, la cueillette et la chasse étaient faites de forme collective, dû à la gestion collective des ressources naturelles qui les rendaient possibles.

Par le temps, suite à des causes combinées qui se résument à la dégradation des terres réduisant les espaces cultivables face à une population en croissance continue et l´insuffisance des pluies aggravant les risque de production agricole, nous assistons à une crise foncière et de paire à l´adoption par les paysans de stratégies proportionnées de sa gestion. En fait,, les causes de la crise foncière sont connues par les paysans et les manifestations de celle-ci énoncées par la majorité des personnes interrogées, se traduisent par : un morcellement toujours plus marqué des domaines terrains familiaux, la durée des jachères et de la mise en exploitation des champs toujours plus courtes, l´exploitation des bas-fonds pour leur relative humidité. Malgré cette contrainte foncière, la gestion reste toujours collective pour son caractère de propriété collective non vendable et de paire pour éviter les abus individuels. Car il faut rappeler que l´accès à la terre reste aussi une nécessité vitale et respectée dans toutes les communautés. Néanmoins, face à la dégradation générale des terres, les terres attribuées à des non-membres d´une famille ou des ressortissants d´autres villages sont généralement d´une valeur agronomique médiocre.

Si les modes de gestion des ressources naturelles ont résisté à l´évolution naturelle, ce sont plutôt leur mode d´exploitation ou de mise en valeur qui ont changé. A ce niveau nous avons affaire à deux phénomènes du changement dans les communautés traditionnelles maliennes : le collectif villageois, qui constitue la base de l´intégrité villageoise et l´individu soumis aux fantaisies de ses capacité, besoins ou nécessités de promotion. Par exemple, de nos résultats nous avons pu constater que l´évolution des familles qui est à l´origine de l´éclatement de résidence de leurs membres, conduit à une redistribution des domaines terriens familiaux ou morcellement des terres du groupe familial. Ce fait a abouti du coup à la réduction de la marge de manoeuvre en matière de jachère et d´exploitation extensive des espaces d´importance agronomique. Nous avons pu nous rendre compte, suite à l´analyse des témoignages recueillis, qu´au sein des familles le droit d´usage a tendance à se personnaliser. C´est-à-dire que les unités familiales des familles étendues exploitent d´une manière plus ou moins permanente les champs qui les ont été attribué par leur patriarche. Ce fait est plus marqué pour les champs de case et les parcelles situées dans les bas-fonds. En fait, l´exploitation des parcelles de bas-fond exigent des techniques intensives, tel que apport de fumier ou clôture contre les animaux divagants à cause de leur exploitation de durée plus longue dans l´année. De la même exploitation intensive bénéficient les champs de case, à cause de leur proximité du village les ordures de case y sont facilement apportées pour améliorer leur fertilité.

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La mise en exploitation des bas-fonds ne met pas en cause leur gestion collective par les communautés villageoises. Elle n´est qu´une réponse au facteur limitant de production qu´est la pluviométrie.

Quant aux activités de cueillette, de chasse et de pêche, compte tenu de la réduction de leur importance suite aux retombées des aléas climatiques, la collectivité de leur gestion perd sa représentativité dans beaucoup de villages : beaucoup de marigots sont ensablés, les animaux sauvages ont migré vers les zones plus humides dotées d´un meilleur couvert végétal, la fructification des arbres utiles est devenue dépendante aussi de la pluviométrie. Dans tous nos villages enquêtés, seul à Batilo et Sokoura où les paysans nous ont témoigné l´existence de nos jours encore en vigueur d´une maintenance et d´un respect strict de nombreux normes traditionnelles, de telles pratiques sont encore opérationnelles. Pas pour autant, le respect des essences végétales utiles par la coupe se maintient partout dans les faits. Les gros arbres qui sont épargné par l´abattage brûlis sont les essences utiles qui donnent ainsi au paysage son apparence de parc botanique.

La gestion des ressources au Pays Bwa reste dans les faits l´affaire des communautés villageoises. La présence de l´Etat, même démocratique, est presque symbolique et va de la recollection des impôts et différentes taxes à l´arbitrage des conflits dépassant les compétences de l´autorité villageoise.

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Face à la dégradation de la valeur agronomique des terres et à la pression démographique sur le foncier, qualifiés par nos interlocuteurs villageois comme refroidissement de la terre et par son usage hâtif, les droits d´usage des membres familiaux ont tendance à se personnifier. L´intensification de l´exploitation des champs devenant un fait incontournable pour produire, dans tous les villages dans lesquels nous avons enquêté, dans toutes les familles étendues, les groupements domestiques qui les composent, exploitent en permanence certaines parcelles du domaine familial . Les champs de case, parcelles de bas-fond et certains champs de brousse ont été les exemples cités. Sur ces parcelles des générations peuvent même se succéder et des investissions d´aménagement et de fertilisation peuvent s´y réaliser. Ceci explique aussi, qu´au sein d´une ligne familiale, suivant nos analyses, la croissance des effectifs dans les familles se traduit par une répartition des terres obligeant des investissements d´intensification. Ainsi aux jeunes familles correspondent, dans de nombreux cas de répartition des terres, celles de valeur agronomique réduite dont la mise en valeur ne leurs permet pas de couvrir leurs aspirations de producteur. Ces jeunes, par manque de terres cultivables disponibles dont l´exploitation leurs permettrait de couvrir leurs besoins alimentaires et monétaires, abandonnent le village temporairement ou définitivement. S´ils sont contraints de rester au village pour quelque raison que ce soit, ils créent des activités non- agricoles pour réduire leur dépendance de l´exploitation de la terre. C´est ce que nous traiterons à continuation comme la dynamique des activités locales paysannes et diversification des activités des actifs villageois à la faveur de l´élan de la dynamique sociale naturelle, accélérées par les conséquences de la crise du système de production agricole.

Tableau 5 : Contraintes agricoles et risques alimentaires : principales méthodes de lutte en Pays-Bwa

Contraintes

Méthodes de lutte

DISPERSION

(atténue les effets)

EVITEMENT

(agit sur les causes)

CONTOURNEMENT (se place hors atteinte)

Con-traintes agricoles

Climatiques

-Dispersion des parcelles

-Association de cultures et diversité variétales

-Dispersion des dates de semis

-Haie vives

-Compostage

-Diguettes en pierre

-Petits barrages

-Methode ZAE

-Variétés

cycle court

Production

-Techniques culturales favorables à l´economie d´eau et préservant de la fertilité

- Stabulation ou parcage des animaux

- Intensification culturales (engrais minéraux organique, traitement phytosanitaire etc.)

- Equipement agricole (charrue, charette, multiculteur, semoire, petit matérieletc)

Association agr. elevage

Rationalisation usage du temps de travail suivant saisons

-Diversification des activités

Commerciaux

-Vente échellonée

-Transport

-Circuit d´echange en fonction des distances, prix et des saisons

-Cultures et produits rentables (sésame, oignon, tabac, piment, gombo, manioc, patate douce etc.)

- Reseau routier

-Usage traction animal dans le transport

-Usage camions et mini-bus dans circuit d´échange villes-pays-bwa

-Circuit non-marchand (troc)

-Essor échanges villes campagne

Contraintes alimentaires

-Compléments alimentaire non agricole et saisonniers

-Cultures de soudure

-Méthodes de conservation de produits

-Stockage de produits

-Achat de produits

-Revenus non-agricoles

-Migration saisonnière et/ou définitive

5.2.2  Changement des systèmes de culture bwa et dafing, de l´autoconsommation à la bivalence de la production agricole

Le mode de production agricole paysan, de par le caractère particulier de la personne morale du boo, qui est la cause de leur isolement malgré leur attribut de maître des lieux, priorise la garantie de la sécurité du groupe. Comme cela a été constaté chez la plupart des producteurs ruraux du Sahel, qui accordent plus de priorité à la survie du groupe social qu´à la maximisation des revenus62.

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Ici dans la zone, conscients de ce état de fait, même les grands projets de développement agricoles (opération arachide, mil, riz ou de coton) n´ont pas risqué des interventions. Ces projets sont dans les faits absents dans la zone, car les populations Bwa qui y vivent en majorité avaient parus aux yeux de leurs représentants comme réfractaires aux changements en général.

Les Bwa exploitent leurs champs pour satisfaire les besoins alimentaires dans un premier temps et puis monétaires de leur famille dans un deuxième temps. Le système de culture, qui par définition constitue la conduite ou gestion et l´ensemble des techniques mises en oeuvre pour l´obtention d´une production agricole donnée63, est essentiellement basé sur la production céréalière de subsistance. Les champs sont emblavés en mil, sorgho, fonio, maïs, dah, haricot, niébé, arachide, sésame et coton. Comme la base de l´alimentation est le mil et sorgho, ces cultures ont toujours occupé les plus grandes superficies.

Avant la dégradation des conditions agro écologiques, le sorgho, comme plante exigeante en nutrients, occupait les meilleures terres et les nouvelles friches. Les variétés cultivées étaient de cycle végétatif long et d´une grande productivité. Il était signe de prestige : avoir du sorgho (stocké dépuis deux, trois ansetc) dépassant les besoins du groupe familial signifiait une sécurité sociale synonyme de puissance du groupe familial et d´une sécurité alimentaire comme priorité des priorités.

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Le mil quant à lui, pour sa rusticité végétative, marquée par sa résistance au déficit hydrique et tolérance en fertilisation réduite des sols, occupait des champs relativement moins fertiles. De ce, fait il succède toujours dans la logique de la rotation des cultures à d´autres spéculations comme le sorgho et l´arachide : cultures de cycle long et plus productives. Il était moins cultivé chez les paysans (bwa, dafing, etc) que le sorgho et était considéré comme une culture de disette et partant de ce fait une grande quantité de production de mil avait moins de mérite que celle de sorgho.

Le fonio est une culture encore moins exigente que le mil et de ce fait il occupe les champs, pendant la dernière année de leur durée de mise en exploitation. Il est aussi, de par le cycle végétatif court de certaines des variétés cultivées, une culture de soudure par excellence. A ce titre, quand les conditions agronomiques sont bonnes/adéquates, les paysans préfèrent réduire les superficies qu´il occupe, car ses semis (de la moitié du mois de mai à la moitié du mois de juin), coïncident avec la préparation des champs pour les autres cultures, et sa récolte coïncide avec d´autres travaux agricoles de mi-août à septembre.

La culture des arachides, quant à elle, était pratiquée pour satisfaire la consommation familiale et ses feuilles comme fourrage animal. De ce fait, les arachides occupaient des espaces réduits et succédaient comme cultures fertilisantes et nettoyantes au sorgho ou mil dans la rotation des cultures.

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Le maïs, quant à lui, était cultivé sur les champs de cases, pour deux raisons : d´une part pour éviter ou pour réduire les risques de dégâts par les animaux et/ou oiseaux, de vol et d´autre part pour ses exigences en nutrients et besoins hydriques. Ainsi sa culture n´a de chance de réussite que dans ces champs de case dans lesquels sont déposés les ordures de ménage, et la proximité des concessions permet la surveillance contre les vols et dégâts de tout genre. De ce fait, il occupait partout des superficies réduites. Il constitue aussi une culture de soudure, pour la longueur réduite du cycle végétatif des variétés cultivées. Compte tenu des exigences de sa production, sa culture revêt un caractère exotique, réservée à un nombre réduit de personnes dans les villages.

Le haricot, cultivé pour ses graines et ses feuilles, est cultivé toujours en association avec le mil ou sorgho, à des proportions de densité déterminée. Quand la population de haricot en association avec le mil ou sorgho est trop élevée, cela peut rendre difficile les travaux de sarclage, de buttage et de plus il peut occasionner une compétitivité pour les nutrients pour les deux cultures.

Le dah/dah sauce (différent du dah fibre), quant à lui, entre dans l´alimentation comme condiment de sauce. Dans le cadre de l´autosubsistance alimentaire, sa production répond aux besoins de condiments des villageois. Il avait toujours été cultivé en association avec l´arachide ou le fonio.

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Le sésame, sa culture se justifie traditionnellement par son importance alimentaire due à ces graines dont on extrait l´huile et le tourteau pour la consommation. Il était toujours cultivé en association avec l´arachide.

Cette production agricole, comme mentionné plus haut, visait seulement à couvrir les besoins alimentaires au moment où l´homme vivait en symbiose avec la nature : Il exploitait les ressources naturelles disponibles tout simplement pour sa survie. En ce moment les moyens de travail utilisés étaient rudimentaires : houe, daba, pioche, haches, coupe-coupeetc, les terres fertiles abondaient ainsi que les pluies, de même la production, consommation et résidence étaient collectives.

Ce système de culture d´autosubsistance alimentaire devait évoluer, sous l´influence des changements socio-politiques, agro-climatiques (croissance démographique, réduction de la pluviométrie et des ressources naturelles, politique agraire de l´Etat, etc), vers des nouvelles formes d´exploitation d´une part, pour continuer à servir l´auto-subsistance alimentaire et les nouveaux besoins succités. D´autre part comme le confirme ces propos même dans les villages les plus réculés, des paysans ont intériorisé un ensemble de conflits dont ils ne prennent pas toujours conscience mais qui motivent et orientent leur comportement64. La monétarisation du monde rural, accompagnée par l´instauration de l´impôt et des différentes taxes ont eu de retombées néfastes sur le système de culture. Dès lors les paysans ne pouvaient plus produire uniquement pour couvrir les besoins alimentaires de sa famille. Ils devaient avoir des surplus dont la vente lui proportionnait des revenus monétaires, comme le confirme ces propos que nous approuvons : il faut désormais produire non seulement pour la consommation familiale mais pour aussi la vente. Or l´argent porte avec lui la crise des équilibres socio-économiques traditionnelles, qui sont à l´origine des modifications de même nature socio-productives. Ces modifications ne s´imposent pas d´emblée, elles provoquent une situation générale de crise qui atteint les structures de la société, le système de valeurs, les modèles de comportement et les manières de vivre et de penser (Ela Jean-Marc:1982:12).

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Dans notre zone d´étude, les résultats de nos enquêtes nous ont prouvé que ce phénomène se matérialisa par une chaîne de réactions dans tous les villages sans critère de différentiation :(voir Tableau 5 : Contraintes agricoles et risques alimentaires : principales méthodes de lutte en Pays-Bwa ).

Photos Nr. 4 : Usage rationnel des champs par l´association des cultures sur les mêmes espaces.

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De même dans les champs d´arachide où l´arachide est cultivé en association avec le sésame et/ou dah sauce, le même phénomène a été observé : l´arachide récolté plutôt que le dah sauce ou le sésame. Après la récolte des arachides, les pantes de sésame et/ou de dah sauce végètent avec une densité relativement lâche partout dans le champ.

Comme énoncé au début de ce chapître, la dégradation des ressources naturelles et ses conséquences contraignantes sur l´environnement, le cadre de vie et le système agraire a motivé et/ou orienté les stratégies de survie et/ ou de minimisation des risques agricoles des communautés paysannes au Pays Bwa qui en majorité restent attachées à leur statut de paysan et à leur mode de vie communautaire.

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A la lumière de ce constat, pour s´adapter à la chaîne de circonstances contraignantes tout en gardant le statut de paysan et son mode de vie communautaire, les paysans diversifient les activités pour ne pas dépendre que seulement de la culture de la terre et/ ou migrent temporairement vers les villes ou les entreprises agricoles. La migration, dans ce contexte, est une forme de réduction des conséquences de la dégradation du cadre de vie dans les villages.

Quant aux activités qui ont vu un développement de leur pratique, avec l´insécurisation du système de culture il y a : le jardinage, le petit commerce, l´élevage, l´artisanat, la cueillette.

En d´autres termes, la chaîne de circonstances contraignantes a engendré des séries de stratégies de survie diversifiées et multiples. C´est ce que nous chercherons à présenter dans le prochain thème du travail.

5.3 Diversités des activités de survie dans la localité

5.3.1  L´élevage : de la complémentarité socio-économique à l´agro- pastoralisme

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Les communautés paysannes résidant au Pays Bwa sont traditionnellement des cultivateurs, vivant par conséquent de l´agriculture et d´activités complémentaires. Nous a témoigné un vieux à Batilo et aussi des personnes âgées dans les autres villages enquêtés, en se référant aux pratiques agricoles dans le temps, que l´agriculture occupait les gens presque tout le temps dans la zone. Les cultures pluviales pratiquées chez eux, de la préparation des champs à la rentrée des récoltes, occupaient les paysans dix mois durant du mois d´avril au mois de janvier avec des intensifications des travaux agricoles pendant l´hivernage (juin-octobre). Les activités accompagnantes, comme la cueillette et ramassage, la chasse, la pêche, l´artisanat, l´élevage, l´apiculture et le jardinage, étaient d´une importance moindre.

Elles étaient pratiquées sous forme de passe temps ou de subsistance. Par exemple l´élevage domestique servait pour couvrir les besoins en viande animal, besoins géomatiques et pour des fins utilitaires : Ainsi les chiens et chats dans les familles constituaient pour le premier assurer le gardiennage des champs, maisons et comme compagnon de chasse et pour le second, il représentait un moyen biologique de lutte contre les invasions de rats et de souris dans les maisons. Les poules étaient pour prévoir les jours d´accueil de visiteurs de marque, pour les sacrifices sur les autels et comme paiement des amandes ou comme cadeaux pour influencer une sollicitude. L´âne et le cheval eux, étaient des moyens de transport rapides (transport de personnes et de charges sur le dos). Il faut ajouter aussi qu´ils étaient des propriétés familiales et non individuelles. Quant aux caprins et ovins ils servaient aussi pour les cérémonies rituelles de mariage, de décès ou de sacrifice sur les autels. Très peu de gens s´y adonnaient pour les risques de conflits, suite aux dégâts éventuels que pouvaient occasionner les animaux de l´élevage domestique dans les champs. Dans cette même optique, élevage des bovins, pratiqué par les familles novatrices isolées, était en association avec les Peuhl. Les familles qui voulaient avoir quelques bovins, pour quelque raison que ce soit, en achétaient et les confiaient à un Peuhl qui les associait à son propre troupeau. Il rendait compte à la famille paysanne une fois dans l´année, pendant la saison sèche.

Nous pouvons ajouter à ces propos de nos interlocuteurs paysans qu´en ce moment l´agriculture pouvait assurer l´autosubsistance alimentaire des familles paysannes au Pays Bwa. De plus que élevage des animaux, qui nécessite des espaces de pâturage, représentait et est toujours une insécurité pour les cultures (les dégâts) et une concurrence pour l´espace, de ce fait ne faisait pas bon ménage avec l´agriculture aux yeux des paysans.

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Élevage gagne du poids dans l´économie domestique au même titre que d´autres activités secondaires, suite à la décadence de l´importance de l´agriculture. Les paysans, sans pour autant abandonner les traditions agricoles, essayent de compenser le manque à gagner de la culture de la terre en développant la pratique d´autres activités comme élevage parmi tant d´autres.

L´intérêt croissant de la pratique de élevage à été nourri par l´introduction de la culture attelée par le programme étatique de vulgarisation d´équipements agricoles pendant la première République, comme l´a mentionné, Kring T : 1991. En fait,, l´utilisation des animaux de trait: ânes, chevaux, boeufs dans l´agriculture, obligent les paysans à les élever et maintenir en bonne forme pour une meilleure rentabilité. Ce fait s´est traduit, suivant les moniteurs agricoles, par une croissance explosive de leur nombre dans tous les villages.

De plus, un autre fait favorable à l´essor de élevage, c´est l´alternance des années de bonnes récoltes et de mauvaises récoltes ici et sur toute l´étendue du territoire malien. Celle-ci étant devenue une constance de la production agricole, pour prévoir les mauvaises années, les paysans réinvestissent en partie les revenus des acquis de la vente des surplus de production achetant des animaux qu´ils élèvent de forme extensive pour les revendre quelques années plus tard. A la question, pourquoi ils pratiquent de plus en plus élevage. Partout les réponses se résumaient à ces propos : sans élevage des animaux, il n´est plus possible de bien produire ou survivre. Les déchès des animaux nous servent à fertiliser nos champs, grâce aux ânes, chevaux et boeufs nous pouvons labourer nos champs avec la charrue et faire le transport en charrette, en cas de pénurie alimentaire ou monétaire nous pouvons vendre quelques animaux ou volail de notre élevage domestique pour y faire face et de plus ils nous servent comme source de protéine animale, car les animaux sauvages sont presque finis dans la brousse.

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Suivant nos constats, ce fait de la croissance de l´intérêt des paysans pour élevage domestique peut être stimulé, en plus des raisons citées, par le contact constant entre éleveurs peuhl transhumants et sédentaires cultivateurs. Les paysans, pour décourager et réduire la présence de troupeaux peuhls sur leur pâturage, ménançant pour leurs cultures, constituent à leur tour aussi des cheptels importants pour créer la concurrence.

Dans leur logique, les pâturages des terroirs étant occupés par leurs propres animaux, ceux-ci n´attireraient plus les nomades peuhl et leurs troupeaux. Mais cette hypothèse semble peu probable dans la pratique, car la croissance du cheptels villageois n´a pas pour autant réduit l´arrivée ou la présence temporaire ou permanente des troupeaux peuhls sur les terroirs villageois.

Nous pouvons aussi associer ce fait à une adoption justifiée des paysans de élevage à l´agriculture : une sorte de rationalité économique qui est apparue chez eux à la faveur des contactes avec les authentiques pratiquants : les Peuhl. En fait, d´après les paysans, l´élevage extensive ne demande aucune professionnalité spécifique et de plus pour eux la vente d´un animal (boeuf, cheval, vache, etc.) procure plus que ce que lui rapporte l´agriculture. Encore plus dans cette période où celle-ci est insécurisante, la pratique est prometteuse.

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Quant au rôle de l´Etat dans la croissance de l´élevage domestique, il se situe dans le cadre de la modernisation des campagnes pour qu´elles contribuent mieux à l´alimentation des caisses de l´Etat. Suivant cette politique agraire, l´introduction de la charrue pour la culture attelée, de la charrette pour le transportetc devaient servir au fait à augmenter les volumes de production et alléger les travaux champêtres. Elle a contribué en fait, d´une part à l´augmentation des capacités de travail des paysans et de paire à l´exploitation incontrôlée des terres sans tenir compte de leur fragilité, provoquant ainsi leur dégradation souvent irréversible et d´autre part à un regain d´intérêt de l´élevage des animaux de trait (ânes, chevaux et boeufs).

Partout où nous sommes passés, les propos paysans sur l´élevage confirment ce que nous savons des analyses théorique s´y référant : il est devenu une composante de l´agriculture, car :

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En fait, à Koula, Somalo et Marékuy, les paysans nous ont fait part que grâce aux activités parallèles à l´agriculture entre autre l´élevage, ils ressentent moins la gravité des mauvaises récoltes. De plus, la pratique de l´élevage a contribué plus à la croissance du revenu des paysans que l´agriculture. Pour appuyer ces propos, suivant un paysan pilote du village de Somalo, la vente d´un boeuf ou cheval peut rapporter plus que cinq ans de travail de la terre. Nous pensons que dans la pratique tous les paysans partagent ce point de vue. La preuve illustrante est que dans les villages bwa dans chaque famille au moins un porc et une chèvre ou un mouton, les poules y sont présents, et il y a au plus un bovin et équin. Là aussi nous avons constaté que l´élevage des porcs a non seulement accru sinon qu´il constitue une des sources de protéine animale et à la fois de revenu des femmes. Ces derni`res par le temps, en ont fait une bonne combinaison avec la fabrication de la bière de sorgho. Des revenus de la vente de cette boisson alcoolisée, elles s´achètent un porcin qui serra nourri, jusqu´à l´âge de l´abattage, par les résidus des graines de sorgho qui ont servi pour la fabrication du dolo. Ces résidus servent partout d´aliment bétail.

Chez les Dafing à Koula et Soundé, l´élevage présente une petite particularité. Il concerne surtout les petits ruminants qui sont élevés individuellement dans chaque groupe domestique. Quant aux gros ruminants en l´occurrence les boeuf et vaches surtout, ils sont élevés en collectif. Par affinité, les gens regroupent les animaux, pour les faire garder par une seule personne ou un Peuhl qui lui même n´est plus en mesure de pratiquer son métier d´éleveur et de propriétaire d´animaux. Avec ce dernier il existe des accords variant suivant les cas (rémunération en nature et/ ou espèce). Cette forme de l´élevage suivant eux est une adaptation de cette activité prometteuse à leur tradition : les actifs étant tous mobiles, ils ne peuvent s´occuper de l´entretient des animaux donc ils sont obligés de les confier à un berger.

La fonction sécurisante de l´élevage dans l´agriculture en crise croissante n´a pas de doute, mais évidentes sont aussi les conséquences néfastes que sa pratique assigne à l´écosystème et sur le plan social. Les experts sont là dessus unanimes, que l´avancée accélérée du désert se doit en partie à la croissance des effectifs du bétail. Les animaux accélèrent le processus d´érosion par le surpâturage et la destruction du couvert végétal66. Même les paysans nous ont fait part que le braconnage des arbres par les Peuhl transhumants a fait périr de nombreux arbres dans leur terroir.

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L´usage de la traction animale dans l´agriculture et surtout de la culture attelée s´est traduit par la réduction des superficies cultivables qui entraîna la pression foncière qui est à l´origine de multiples conflits sociaux en ce moment. Beaucoup de nos interlocuteurs villageois ne font pas de relation directe entre moyens de production et carence des terres. Ils l´associent pour la plus part à la croissance démographique et là ils ont aussi raison en partie.

Un autre problème, non moins important spécifique de l´élevage, c´est celui des conflits de plus en plus fréquents et graves entre agriculteurs et éleveurs Peuhl transhumants ou sémi- sédentaires. L´impacte du surpâturage se fait remarquer dans les villages de la zone, car les conflits avec les éleveurs traditionnels et les Peuhl sont très répandus à cause des dégâts causés aux cultures par les animaux au début, pendant l´hivernage et à la récolte, (SLE, HU-Berlin 1995:30). Une des conséquences de la désertification est le drainage des nomades du Nord et leurs troupeaux vers les zones du Sud et Sud-Est où le pâturage des animaux est encore possible. C´est ce qui, d´une part, a fait augmenter la population et l´effectif du cheptel au Pays Bwa. Certains de ces éleveurs, à force de parcourir les mêmes pâturages et le même itinéraire chaque année, se sont établis sur leur trajet dans les terroirs villageois ou continuent la transhumance. Nous avons pu constater, lors de nos deux séjours sur terrain pour les enquêtes, l´abondance des animaux dans la zone : le long des routes et pistes comme dans les champs libérés des récoltes les troupeaux d´animaux divaguant à leur guise. Aussi le soire à l´approche du couchée du soleil, tous rejoignent leur enclos ou lieux de parcage formant des nuages de poussière engloutissant les villages. Ce cheptel est constitué non seulement des animaux de l´élevage domestique mais aussi de ceux des éleveurs peuhl. De par leur abondance, ils constituent pendant les récoltes une insécurité pour la production agricole. En ce moment les dégâts occasionnés par les animaux étaient au quotidien.

Dans les villages enquêtés les paysans nous ont avoué partout qu´un des problèmes de la production agricole constituent les éleveurs peuhl et leurs animaux. Ces problèmes dépassent souvent le cadre villageois. En d´autres termes, les Peuhl en cas de conflits avec les cultivateurs villageois sont favorables à son règlement par l´administration étatique. De ce fait pour la plupart des cas, ces conflits sont portés devant les autorités administratives qui, eux aussi très souvent trachent avec peu d´objectivité. Il faut rapeller qu´au Mali l´inéfficacité de l´Etat en matière de justice se doit à la pauvré qui nourrit la corruption. Même dans les villages les plus réculés, tout le monde sait que le surpaiement des agents de l´Etat donne raison même si on a tort et même la démocratie mettra du temps à changer les mentalités sur ce plan ici au Mali.

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Un autre aspect qui favorise l´intérêt pour l´élevage dans la zone c´est la facilité d´écoulement ou de vente du bétail et la proximité de la frontière avec les ethnies à tradition d´élevage. Les animaux provenant des villages longeant la frontière avec le Burkina-Faso, sont achétés et achéminés à pieds vers la République de Côte d´Ivoire (RCI). Ceux des villages situés autour de Fangasso et Tominian servent d´habitude pour le ravitaillement des centres urbains. Pendant les jours de foires hebdomendaires de Fangasso, Téné, Yasso, et Tominian, les camions transportants du bétail et/ou des personnes quittent ces foires surchargées en direction des villes de San, Koutiala, Sikasso, Ségou, Bamako etc. L´ampleur ou l´importance de ce trafic a été mesuré cette année 2002/2003 quand le conflit en Côte d´Ivoire a éclaté, bloquant toutes les activités économiques au Mali et particulièrement au Pays-Bwa. Pour beaucoup de jeunes bwa et dafing qui vivaient de ce trafic, c´est l´effondrement de beaucoup d´espoir et même une insécurité face à la famine sévissante suite aux mauvaises récoltes de la campagne hivernale 2002. Les paysans ne savent plus où vendre leurs bétails pour avoir des revenus monétaires et se procurer des céréales.

En nous résumant, nous pouvons affirmer que l´élevage est une activité sécurisante de l´économie des groupements domestiques, car proportionne, des moyens monétaires pour couvrir les besoins céréaliers et financiers divers, augmente la production de l´agriculture par l´agro-pastoralisme (amélioration de la fertilisation des sols par les déchets animaux et usage de la traction animale). Mais s´il est difficile d´envisager le développement de l´agriculture sans l´association avec l´élevage au Pays-Bwa, économiquement, politiquement et géographiquement dévitalisé, celui-ci présente des problèmes dont la solution demande de gros efforts : tel que le surpâturage, les conflits entre éleveurs peuhl et sédentaires cultivateurs. Les paysans éprouvent de plus en plus le besoin d´agro-pastoralisme, compte tenu de la croissance des risques écologiques. A ce titre, l´adoption de l´élevage à l´agriculture les oblige à l´intensification de ce dernier par les soins vétérinaires, le gardiennage, le parcage en enclos etc. Malgré ces mesures d´intensification imposées par les circonstances, le flux des chêptels transhumants et semi-transhumants insécurise par leur présence les conditions et le cadre de production, attisant du coup le mécontentement des producteurs agricoles. A court terme aucune instance autoritaire n´a pu apporter de solution acceptable par les deux parties (les éleveurs peuhls et les communautés villageoises). Suivant nos constats de cette situation, si l´Etat malien, démocratique alors, ne cherche pas de solution à ce état de fait, cela risque de compromettre sa survie : les paysans voient leurs terres envahies par des éleveurs, qui suivant les principes démocratiques, fuient le désert armés des principes suivant lesquels toutes les terres appartiennent à l´Etat et toute parcelle de terre appartient à celui qui l´exploite.

5.3.2  Scénarios de la commercialisation et des circuits d´échange, du troc à la date

La personne morale du Boo, traditionnellement a peu de sympathie pour toute activité ou profession génératrice de profit ou mercantile, car celles-ci génèrent des inégalités sociales et par dépit des conflits. Fort de ce constat, le commerce ou petit commerce au départ n´attirait aucunement pas les communautés bwa, 67qui priorisent la cohésion du groupe social à tout. Les formes d´échange étaient le troc et les besoins d´échange étaient réduits par le mode de vie communautaire et de production d´autosubsistance alimentaire. Suivant les témoignages recueillis sur ce point, les quelques formes d´échanges pratiquées étaient surtout réalisées par les acteurs dafing. Ceux-ci allaient de villages en villages pour ravitailler les Bwa en produits dont ils ne produisaient pas (le sel, le souffre pour la poudre à fusil, la pierre silex pour la production du feu, les pagnes et étoffes en cotonnade, etc) et promouvoir de nouveaux produits d´ailleurs.

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L´introduction de la monnaie n´a pas à court terme changé l´attitude des Bwa vis à vis de la pratique mercantile. Jusqu´à l´indépendance la seule pratique mercantile servait à couvrir les frais d impôt et taxes dans les familles. Mais par le temps la vente des produits agricoles ne servait pas seulement à couvrir les frais de taxes et impôts mais aussi pour la satisfaction d´autres besoins (mariage, décès, cérémonies rituelles, etc) ou l´acquisition de certains biens (arme à feu, cheval, âne, boeuf ou vache, etc).

Dans le nouveau cadre de vie de la monétarisation, la commercialisation devient un facteur incontournable de la production agricole et de la vie des campagnes d´une manière générale. Dans le temps où l´achat des produits agricoles revenait à l´Etat, les Dafing, commerçants par tradition, multiplaient l´offre de produits de première nécessité et la promotion de produits industriels (torche, tissus, pièces de rechanges pour les bicyclettes, boîtes d´allumette, cigarette, pétrole, chaussures, etc). Ces derniers se sont rendus compte alors que le pouvoir d´achat des gens dans la zone avait augmenté. En plus de leurs rondes dans les villages, ces navetants dafing, se rendaient dans les foires hebdomadaires établies dans certains villages. Ces dernières, anciennes pour la plupart, avaient été mises en place par les colons français dans les chefs lieux de canton. C´est le cas des foires hebdomadaires de Fangasso, Ouan, Lanfiara, Koula, Benena, Mandiakuy, Tominian,etc.( Tableau 3 : Diversités socio-économiques des villages enquêtés )

Le monopole de l´Etat sur le marché céréalier, jusqu´aux années 91 avec la fin des régimes dictatoriaux et l´avènement de la démocratie au Mali, faisait de ces foires hebdomadaires des lieux de vente de produits du terroir comme : les produits de cueillette, d´artisanat de l´aviculture, d´élevage et de céréales (fonio, maïs, haricot, petit pois, dah, sésame, etc). Le mil, sorgho et arachide étaient vendus clandestinement, car officiellement ne devaient l´être qu´à l´Etat qui imposait/fixait très bas des prix au producteurs. Ce fait développa les ventes clandestines et surtout sur les marchés du Burkina Faso situés sur la frontière, où ces céréales étaient achétés plus chers. C´est de là que ce échange, au delà des frontières maliennes, connaît ses origines.

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Mais il y a à préciser que ce monopole du marché céréalier, l´augmentation et la multiplication des impôts et des taxes représentaient l´exploitation la plus démesurée des paysans par l´Etat et par conséquent contribua à la paupérisation des campagnes. D´un côté, l´Etat fixait les prix aux producteurs très bas pour l´arachide, le mil et sorgho, et de l´autre, ce maigre revenu était de nouveau drainé par le système des impôts et taxes (en croissance continue) vers les caisses de l´Etat. Mais comme on le dit couramment au pays Bwa : après les mauvais temps viennent les bons ou que tout bouleversement est porteur de bonheur ou encore que les épreuves de la vie servent de bonnes leçons d´orientation du mode de vie des personnes. Ainsi de cette politique agraire anti-producteurs (Kring T : 1991 :157-180) de l´Etat malien, les ruraux ont appris à commercialiser leurs produits aux plus offrants quand les contraintes monétaires ne se présentent pas. De même, c´est pour contourner le monopole des marchés céréaliers que les paysans développèrent les échanges avec le Burkina-Faso.

De nos jours, d´après la majorité des paysans bwa actifs dans le commerce interrogés dans les différents villages, le problème de la commercialisation réside moins dans le manque de connaissance du circuit d´échange, mais dans la pauvreté du paysan même. D´après les témoignages recueillis, rares sont les paysans qui terminent l´hivernage sans contracter de crédit, ce qui les oblige à la récolte de vendre à perte pour s´acquitter des besoins financiers ou crédits. L´Etat, en faisant pression sur les paysans pour le paiement des impôts et des taxes, oblige ces derniers à exploiter démesurément les ressources naturelles, dont la terre pour y parvenir, jusqu´à la dégradation de cette dernière. Maintenant ils savent comment bien vendre leur production agricole, mais celle-ci a beaucoup diminué en volume. Ainsi ils profitent, pour honorer le processus d´évolution productive, pour étendre leurs expériences mercantiles à d´autres secteurs non-agricoles comme : la cueillette, l´élevage, le jardinage, la fabrication et la vente de bière de sorgho. Ils tentent aussi une extension de leurs échanges vers les villes qui, à leur tour, éprouvent un vif intérêt pour les produits du terroir. C´est-à-dire que même les zones économiquement et politiquement dévitalisées, comme le Pays-Bwa, entrent, par la force de la dynamique socio-économique, dans le circuit du ravitaillement des villes qui leur assure une sécurité d´écoulement et par conséquent contribue à réchauffer la motivation des paysans de produire plus en composant avec de nouveaux facteurs de production.

5.3.2.1 Contexte de la commercialisation des produits agricoles, entre pénurie alimentaire et croissance des besoins paysans

La politique agraire au Mali de l´indépendance à la démocratie était, nous l´avons dit, anti-producteurs agricole (Krings T. : 1991), car elle contribua à la surexploitation des ressources naturelles et de deux à l´appauvrissement des paysans, comme l´illustre Harrison Paul par ces propos : entre la dégradation des zones et l´appauvrissement des populations qui y vivent il existe une alliance malsaine68. Les paysans, pour pouvoir payer les impôts à montant en croissance soutenue et les taxes multiples, exploitaient abusivement leurs terres. Celles-ci, par le temps, se sont dégradées, réduisant ainsi leur productivité. Ceci a mis en cause tout le système de cultures et de paire le mode de production.

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Comme nous l´avons énoncé plus haut, le système des impôts et taxes développa des aptitudes mercantiles chez les paysans. Les produits agricoles qui étaient destinés à l´autosubsistance sont désormais en partie vendus pour couvrir les besoins monétaires des groupes domestiques. Ainsi de nos jours selon les paysans interrogés, compte tenu des besoins monétaires croissants et la réduction des capacités et possibilités de production, tout produit agricole est vendable et vendu (voir Tableau 6 : Contribution des principaux produits agricoles à l´autoconsommation et à la formation de revenus monétaires), suivant les circonstances et localités. Ainsi à Batilo, seul le mil et sorgho échappent à la vente, à Fangasso, Sokoura et Marékuy aucun produit agricole n´est épargné par la vente. Cette différence entre les villages, suivant notre analyse, s´explique par la possibilité ou non d´exercer des activités génératrices de revenus : Par exemple les populations de Batilo pratiquent non seulement le jardinage, mais aussi l´exode saisonnière dans les zones rizicoles des plaines limitrophe du Bani. Au battage du riz, de nombreuses femmes et hommes vont travailler dans les champs de riz et se font payer en nature ou en espèce. De sorte que cette petite entreprise leur permet d´épargner le stock familial de mil et sorgho de la vente. A Fangasso, la présence de la foire hebdomadaire et la croissance de l´effectif démographique villageois favorisent la transformation de tout en marchandise. La foire facilite l´écoulement et croissance de la population qui est suivi d´une pression sur le foncier traduit par une dégradation des terres. Mais à Benena, la présence de la foire et l´augmentation de la population n´a pas pour autant entraîné les paysans à la vente de mil et de sorgho/ les stocks familiaux. Cela s´explique, suivant les résidents, par la pratique possible du jardinage pendant les douze mois de l´année et la proximité de la frontière avec le Burkina-Faso, favorable à la rentabilité du petit commerce. Ceci préserve les produits vivriers familiaux de la vente. A Marékuy et Sokoura, ces deux villages disposent de peu d´activités génératrices de revenus, ainsi les paysans sont obligés de s´attaquer aux stocks de mil ou de sorgho familiaux pour couvrir leurs besoins monétaires. A Koula et Soundé, chez les Dafing, la vente des réserves familiales de vivres (mil et sorgho) est peu usuelle, car chez eux les greniers de mil ou sorgho, pendant la saison sèche, restent fermés pour pouvoir disposer de réserves céréalières pendant l´hivernage. Par ailleurs d´un côté l´exode, leurs permet de réduire le nombre de bouches à nourrir pendant la saison sèche, et d´autre part, le petit commerce de par ses revenus leurs permet de satisfaire les besoins alimentaires jusqu´à l´approche de l´hivernage.

De même les populations de Somalo affirment que les productions de mil ou de sorgho, aliment de base, ne sont pas consernés par la vente. Ici deux facteurs confirment ces propos : d´une part le cours d´eau au bord duquel le village s´est établi jadis, permet de pratiquer le jardinage en toute saison. D´autre part, la proximité du Pays Dogon fait de ce village un point de transition des céréales des producteurs des falaises vers les zones des plaines du Pays-Bwa.Traditionnellement les cultivateurs dogon ne peuvent cultiver que du mil et/ou du sorgho dans les falaises et dans la vallée. Ainsi les productions de mil et de sorgho servent à la fois pour la consommation familiale et pour la vente. C´est chez ces Dogon que viennent se ravitailler les populations surtout les femmes Bwa de Somalo en céréales pour les revendre plus chers sur les marchés de Lanfiara, Soundé, Babara, Djiamankan et Fangasso.

Il faut tout de même préciser, sur ce point de la bivalence du mil et du sorgho, que la vente se pratique dans tous les villages, mais concerne dans les villages comme Batilo, Somalo, Benena et chez les Dafing des productions de champs individuels d´hommes ou de femmes. Les productions de ces champs individuels constituent un grand volume en croissance de mil et sorgho grâce à la sécurité relative du marché d´écoulement.

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En fait,, la fabrication de la bière de mil-sorgho constitue, partout au Pays-Bwa, le marché le plus sûr d´écoulement de ces productions individuelles de mil-sorgho. Sur cet aspect de la consommation de bière de sorgho, le sorgho étant la base de l´alimentation, beaucoup d´observateurs externes, pressés de tirer des conclusions ou animés de préjugés à l´égard de l´ethnie bwa, estiment qu´au Pays-Bwa la pénurie alimentaire est permanente. Ceux-ci estiment que ce double usage du mil-sorgho (dans la fabrication de dolo et pour la consommation) ne permet de stocker pour garantir une sécurité alimentaire. Nous affirmons le contraire, en nous appuyant sur cette analyse du système de culture et sur des faits concrets. D´un la corpulence physique et la rusticité prouvée du boo au travail sont des preuves éloquentes qu´il s´agit de gens bien nourris. De plus la fabrication et la consommation de bière de mil-sorgho étant un élément culturel de l´ethnie bwa, il est logique que les Bwa cherchent d´adapter cette tradition, tant que possible aux évolutions ou changements que connaît leur cadre de vie. Ainsi avant, les femmes préparaient le dolo par l´accumulation des restes de surplus de sorgho prélevé sur la quantité que le chef de famille leurs donnait pour le repas et des récompenses en nature de leurs prestations de service (récolte et transport de mil). De nos jours cela semble révolu, car les prestations de services pendant les travaux de récolte sont assurées par les tons et associations de femmes et le transport des récoltes est réalisé par les charrettes. Actuellement l´approvisionnement en sorgho pour la préparation de dolo est assuré en grande partie par la production des champs individuels. De plus, en terme de volume de production, le sorgho est moins cultivé que le mil, alors la réduction de cette quantité de sorgho, peut influencer la sécurité alimentaire mais pas l´engendrer. Bien que certains chefs de famille irresponsables, pour couvrir leurs besoins monétaires, vendent toute leur production jusqu´aux réserves vivrières. Mais par ailleurs nous savons des documents et projets sur la problématique de la sécurité alimentaire au niveau national, que la vente des stocks de céréales, réservés pour l´alimentation familiale, se pratique partout en milieu rural au Mali.

La production de fonio, dah sauce, haricot et pois de terre jadis servait comme culture vivrière secondaire ou complémentaire à celle du mil et sorgho. Leur apparution sur les marchés commença par la monétarisation et le monopole étatique du marché céréalier. Comme culture peu importante pour leur volume disponible réduit, elles n´étaient pas consernées par le monopole. De ce fait, pendant la durée de celui-ci, elles étaient les plus exposées sur les marchés pour la vente. Cette pratique continue et gagne du terrain. Comme cultures secondaires, leur vente n´affecte en rien la sécurité alimentaire des groupes familiaux et de là, elles sont les plus facilement vendables mais pas toujours les plus vendues. Leur commercialisation gagne de l´importance, d´après nos observations sur les marchés hebdomadaires, grâce aux acheteurs urbains. Ceux-ci augmentent la demande et stimulent ainsi les producteurs à augmenter l´offre. Bien que nous n´avons pas de chiffres prouvant ce fait, nous l´avons dit plus haut, l´association presque constante du mil ou sorgho avec le haricot, l´occupation de plus grandes superficies en fonio de par sa rusticité, les besoins croissants en dah sauce des villes, traduisent une adoption de la production des zones rurales comme le Pays Bwa au nouveau cadre socio-économique.

L´arachide et le sésame constituent, quant à eux, les cultures de rente par excellence. Leur production vise surtout des fins commerciales. Mais pas pour autant, ils entrent aussi dans la liste des produits vivriers. La production arachidière a vécu entre autres les bas prix au producteur de la période du monopole du marché céréalier de la politique agraire de l´Etat, le développement du commerce clandestin et celui des échanges avec le Burkina-Faso où les arachides étaient mieux vendues. L´histoire de sa production et commercialisation connaît aussi une disparité entre prix et volume produit, à la défaveur des paysans. Au moment du monopole du marché céréalier de l´Etat, les volumes produits étaient considérables mais les prix très bas. A présent, les prix sont assez alléchants pour une demande qui ne cesse de croître. Mais les volumes produits diminuent chaque année, et s´il n´a pas assez plu, la production devient dérisoire. Bien que l´arachide soit une plante fixatrice d´azote, elle a besoin des terres relativement fertiles et surtout d´eau pour se développer.

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La dégradation des terres étant un fait, la productivité des cultures en général diminue comme nous ont révélé nos interlocuteurs villageois. Pour la culture d´arachide, sa production dans nos villages est en fonction de la disponibilité de terres fertiles des uns et des autres. De là nous en déduisons, en plus des résultats de nos enquêtes dans la zone et des connaissances pratiques de la zone, que l´importance du volume de production d´arachide produit répond plus tôt à un critère de fertilisation des sols qu´à ceux choisis pour l´enquête. Ainsi du Duè-tun (Fangasso et Batilo) jusqu´à Somalo en passant par Soundé, c´est à dire les parties Nord et Nord-Est du Pays Bwa, la production d´arachide va de peu significative à insignifiante compte tenu de la dégradation marquée des terres dans cette partie de notre zone enquêtée. Par contre du centre de la zone (Sokoura et Benena) jusqu´au Sud (Marékuy et Touba) la production d´arachide est relativement meilleure, dû à une relative meilleure qualité des terres et probablement de la pluviométrie.

Quant à la production de sésame, auparavant elle était insignifiante car elle était toujours en association avec l´arachide et visait à satisfaire les besoins de la famille. Même pendant la période du monopole du marché céréalier, le sésame avait moins d´importance que l´arachide.

Elle devient une culture de rente par excellence vers les années 1990 quand des opérateurs économiques externes s´intéressèrent à la production de toute la sous-région. Ces derniers sécurisant l´écoulement, et offrant des prix intéressants révolutionnèrent la production. D´après nos constats et les propos recueillis, tout le monde en cultivent. Mais suivant les acheteurs locaux les villages longeant la frontière avec le Burkina-Faso en produisent plus que ceux de l´intérieur. Ce-ci s´explique suivant eux par les fait que le marché du sésame est mieux organisé et plus fonctionnel au Burkina qu ´au Mali et certains de ces grands acheteurs résidant à la frontière viennent se ravitailler dans les villages maliens augmentant la demande et de paire l´offre. Ainsi dans les villages de Batilo, Fangasso et Marékuy, la production de sésame n´est pas si importante que celle des villages de Soundé, Somalo, Sokoura, Benena et Koula. Les grands problèmes de la commercialisation du sésame sont les contraintes monétaires que beaucoup de producteurs ont à la fin de la campagne hivernale. Celles-ci les empêchent de respecter une discipline d´organisation de vente. De plus, bien que le sésame soit moins exigeant en nutrients, il est susceptible au déficit hydrique, de ce fait quand les pluies sont insuffisantes, les espoirs de bonnes récoltes et d´une bonne vente sont noyés.

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A la marge des contraintes agro-climatiques de la production agricole, leur commercialisation, à la lumière de la faiblesse et la tendance à la baisse des revenus paysans, est plus orientée par les contraintes monétaires que des logiques de maximisation de profit. Ces mêmes contraintes croissantes, en combinaison avec les facilités d´écoulement favorisés par la demande croissante des villes, changent la nature des marchandises et stimulent la volonté de produire : toutes les productions agricoles sont vendables et vendues. L´offre en produits agricoles est adaptée ou est dictée par le degré d´évolution de la dégradation des conditions agro-écologiques (fonio, mil, sésame et haricot).

L´autosubsistance des familles est assurée par la complémentarité des produits agricoles. Ce qu´on ne produit pas ou n´a pas pu produire, on l´achète sur le marché en vendant ce qu´on a en excès ou ce qu´on a prévu pour la circonstance. Bien que les Dafing utilisent le petit commerce et l´exode pour gérer leurs stocks de réserve vivrière.

L´analyse de la révolution de la culture et commercialisation du sésame témoigne qu´un des problèmes de la production et commercialisation de la production agricole, c´est la sécurité de l´écoulement et les prix au producteur.

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Le monopole du marché céréalier par l´Etat, l´instauration des impôts et taxes ont servi à convertir la mentalité Bwa par rapport au commerce et de cadre de formation commerciale des paysans du Pays-Bwa et sur l´étendue du territoire malien.

Tableau 6 : Contribution des principaux produits agricoles à l´autoconsommation et à la formation de revenus monétaires

Produits

Contribution %

mil

sorgho

fonio

mais

riz pluvial

riz de bas-fond

Ara-chide

sesame

dah

niébé

vouandou

coton

dah fibre

Autoconsom-mation

23

19

12

8

8

9

5

-

6

5

6

-

-

Formation de revenus

11,50

9

-

-

5

-

26,50

7

-

-

-

5

-

Source : Koné Daouda et col. Rep. Du Mali, juillet 1998 : 30, 32,28

5.3.2.2 Acteurs et circuits du commerce au Pays- Bwa : des navetants dafing aux doubles actifs bwa

Dans le chapître antérieur, nous avons dit que la personne morale du Boo a peu de sympathie pour le commerce, à l´opposé de leurs cohabitants les Dafing qui, eux, ont une vieille tradition d´association de l´agriculture au petit commerce.

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Par ailleurs, les communautés traditionnelles maliennes en générale ont une vision morale de l´homme social, qui précède toute vision économique. Ceci leurs donne une capacité de prise en charge des différents problèmes auxquels ils sont confrontés69. Ainsi, la vie communautaire et le mode de production d´autosubsistance bwa qui prévalaient jusqu´à la monétarisation, leurs permettaient de vivre en une certaine harmonie avec la nature sans aucune nécessité d´argent. Ceci leurs favorisait à la fois un atmosphère social conviviable et rassurante. Traditionnellement, les Dafing ont toujours pratiqué le petit commerce pour compléter leurs revenus agricoles. L´introduction de la monétarisation et de l´impôt au Pays-Bwa développa leur aptitude mercantile. Leurs productions agricoles comme le mil, le sorgho, et les arachides étaient vendues à l´autorité administrative pour disposer d´argent pour le paiement des impôts et des taxes. La fixation des prix au producteur et le monopole des marchés céréaliers par l´Etat contribuèrent au développement de ces aptitudes mercantiles chez les Bwa. A cause des prix au producteur relativement bas fixés par l´Etat; ils créent et développent un système de vente clandestine de leurs produits, sur place ou sur les marchés de la frontière au Burkina-Faso. Ils rentabilisent alors la vente de leurs productions. Parallèlement, pour s´acquitter des impôts et taxes, ils vendent sur les foires hebdomadaires des produits agricoles non concernés par le monopole (dah sauce, sésame, haricot, fonio, etc). Ils deviennent, au fil du temps, les principaux acteurs de la commercialisation des produits agricoles. De nos constats sur les foires hebdomadaires de notre zone d´enquête, les activités commerciales des Bwa se portent sur les produits agricoles et non-agricoles du milieu rural. Nous avons pu constater qu´elles ont connu une extension après la libéralisation des marchés céréaliers et surtout la libre circulation des personnes et des biens instaurées par la démocratie. Dans les faits il y a un sensible essor et une amélioration notoire des échanges villes-campagnes, et de même les approvisionneurs urbains envahissent les foires hebdomadaires rurales (voir Tableau 9 : Contribution fréquentielle des principales activités des jeunes et femmes à la formation de revenus monétaires ).

Un autre facteur qui favorisa l´essor du petit commerce dans la zone, c´est la perte d´importance de l´agriculture comme activité unique, suite aux risques agro-écologiques à la croissance. Pour compenser le manque à gagner de la production agricole, les paysans diversifient les occupations partout. C´est ainsi qu´il a été recensé dans les villages bwa et dafing de nombreux paysans que le petit commerce occupe pendant la saison sèche et les propos recueillis témoignent une tendance à la croissance de cet état de fait. Nous savons de nos enquêtes que le petit commerce est pratiqué partout, mais comme il s´agit d´une offre en produits agricoles et non-agricoles caractéristiques de la zone climatique ou agro-écologique, nous avons noté une petite nuance quant aux types de produits vendus par les uns et les autres suivant les zones (voir Tableau 7 : Offres de produits vendus et diversité des activités mercantiles suivant les zones au Pays-Bwa ). Ainsi dans zone de Fangasso et Batilo, le Pays Duè- tun/ Duèna les femmes vendent par ordre d´importance : des céréales, dolo, oignon et tabac, poissons secs ou fumés, produits de cueillette et les hommes des céréales, oignons et tabac, volail, ovins, caprins, bovins, produits artisanaux.

A Marékuy, les femmes vendent des céréales, du dolo, des produits de cueillette et les hommes de l´élevage domestique, d´artisanat, des céréales et des produits de l´apiculture.

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A Benena, les femmes vendent, dolo, céréales, produits de cueillette de maraîchage, font la restauration (gastronomie villageoise) les jours de foire, tandisque les hommes achètent et revendent des céréales, du bétail, de la volail, des produits de cueillette et maraîchers, font la boucherie et le bar. A Sokoura, les femmes vendent du dolo, des céréales, des produits de cueillette, font la restauration aussi les jours de foire, tandisque les hommes achètent et revendent des céréales, du bétail, de la volail, des produits de cueillette, font la boucherie et le bar.

A Koula, les femmes commercialisent des produits de cueillette, achètent et revendent des céréales et produits de l´apiculture. Quant aux hommes ils sont plus actifs dans le commerce (achat et revente) de bétail, de volail et ils font aussi de la boucherie.

Tableau 7 : Offres de produits vendus et diversité des activités mercantiles suivant les zones au Pays-Bwa.

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Si l´adoption des communautés bwa des activités de commerce se justifie par une conjugaison de circonstances et causes agro-socio-politico-économiques, les Dafing, quant à eux ils ont toujours été des doubles actifs pratiquant l´agriculture et le petit commerce. A l´origine des échanges, ils pratiquaient le troc, avec la monétarisation ils représentaient les effectifs permanents dans les foires hebdomadaires, assurant l´approvisionnement des communautés bwa en diverses denrées de première nécessité. Ils étaient aussi les promoteurs des nouveaux produits. De là nous associons en partie le changement des habitudes alimentaires à ces commerçants ambulants dafing. Par exemple pendant la Première République, avec ses tendances socialistes, l´Etat avait introduit, par la mise en place des Sociétés Malienne Import Export (SOMIEX) pour l´approvisionnement des villes et campagnes en produits de première nécessité (sucre, sel, allumette, savon industriel, huileetc) aux mêmes prix, la consommation de ces produits importés. A la disparution de la SOMIEX, les commerçants dafing par leur facilité de promotion, perpétuent la livraison de ces produits et par conséquent leur consommation.

A la différence des produits commercialisés par les Bwa, les Dafing, à part leurs femmes qui vendent les produits agricoles, de cueillette, du maraîchage, les hommes commercialisent généralement des produits non disponibles dans la zone, en l´occurrence des articles manufacturés, industriels, comme du bétail sur pieds et de la viande, les noix de kola etc.. De nos jours, l´essor des activités commerciales en général a conduit beaucoup de Dafing à développer leur entreprise et à la spécialiser. A ce stade de réussite du petit commerce, ils élient domicile dans une des grandes villes relativement proches de leur localité de provenance. Ainsi, ils ont été recensés en nombre important dans les villes de San, Koutiala, Ségou, Mopti, Sikasso, Sévaré et même à Bamako. De nos informants urbains et des constatations sur les foires hebdomadaires, ce sont ces commerçants dafing, originaires de la zone et résidant en ville qui, de nos jours, fréquentent les foires hebdomadaires et approvisionnent les communautés en denrées urbaines et de retour ravitaillent les villes de résidence en produits du terroir. Ils profitent de leurs connaissances des besoins au Pays Bwa et de la variation et de la diversité de l´offre en produits agricoles, d´élevage, d´artisanat, de cueillette. Ils constituent, de nos jours dans les réalités du circuit d´échange, la courroie de transmission entre la ville et la campagne en matière d´échanges commerciaux.

Le marché de bétail est aussi l´un des domaines qui occupe beaucoup de Dafing. Ils livrent des caprins, ovins et bovins aux populations de certaines villes maliennes et vers la Côte d´Ivoire. Certains de ces marchands de bétails se sont établis en RCI en créant une petite entreprise, contractant des jeunes dynamiques pour faire la navette entre le Pays-Bwa et la RCI, nous a témoigné à Koula un vétéran de ce commerce de bétail.

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Dans la pratique des activités de commercialisation les changements se portent aussi bien sur les acteurs, les produits vendus que sur les circuits des échanges. Ainsi le troc, nous le savons, se passait au village entre producteurs agricoles (sel contre céréales) ou producteurs et éleveurs (céréales contre lait) et concernait surtout des quantités réduites. Il avait pour but de compenser les besoins manquants.

Avec la monétarisation, des sites d´échange furent créés ou établis : les foires hebdomadaires. La plupart d´elles avaient été créée dans les villages qui avaient servi de chefs lieux de canton pendant la colonisation. Là, une fois dans la semaine, les paysans vendent désormais ce qu´ils avaient à vendre et se ravitaillaient en articles ou produits dont ils avaient besoin. Ces foires aux yeux des paysans ou du moins l´usage qu´ils en font, sont devenus plus des lieux de rencontre, de retrouvailles et d´échanges d´informations des gens de différents villages, et de ce fait ils représentent des jours spéciaux de la semaine : ces jours sont des jours de réjouissance et de détente. Comme nous avons là un marché non structuré, la diversité, la quantité, le prix dépendent de l´époque de l´année et de la zone (voir Tableau 7 : Offres de produits vendus et diversité des activités mercantiles suivant les zones au Pays-Bwa) et de la réussite ou non de la saison des pluies.

L´histoire de ces foires a été beaucoup marquée par le monopole étatique du marché céréalier et par leur accessibilité. Ainsi, le monopole, nous l´avons dit, a contribué au développement des échanges avec le Burkina-Faso, car les foires situées à proximité de cette frontière en ont profité pour se développer. C´est le cas de la foire de Benena parmi les villages enquêtés.

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L´accessibilité facile des foires a favorisé les foires de Fangasso et Benena. Ainsi, celle de Fangasso ne connaît pas le problème d´enclavement, car elle est située à quatre kilomètres du Goudron San-Mopti et celle de Benena est accessible en toute saison de l´année par une route latéritique. Par contre, l´enclavement a contribué à la réduction de l´importance des foires de Koula, Sokoura et de Soundé.

De nos deux séjours pour les enquêtes sur terrain dans la zone, nous avons pu constater qu´il y a eu une révolution dans les circuits d´échanges et dans l´importance des échanges. Tout le long de la frontière avec le Burkina Faso, les échanges se font dans les deux sens sans contraintes ni réserves. Aussi pendant la saison sèche sur presque toutes les foires hebdomadaires, les commerçants des grandes villes maliennes sont présents avec leurs camions et bus pour approvisionner les paysans et ces villes en produits tout venants. Cette intensification des échanges entre les campagnes et les villes ne date pas longtemps. Elle date de l´instauration de la démocratie au Mali, qui a libéralisé la circulation des personnes et des biens, suivant beaucoup de paysans interrogés. Ils affirment, qu´avant les abus des agents de l´Etat sur les routes, dans les foires et dans les villages avaient étouffé les volontés de pratiquer le commerce. Dans cette même optique, les paysans des villages environnants des foires ou même reculés d´elles, par l´usage des charrettes à deux ou quatre roues tirées par un âne ou un cheval comme moyen de transport rapide, facilitent la mobilité des forains et la vente de leurs produits sur les foires les plus rentables (Voir Photos ci-dessous). Pendant les jours de foire, la circulation est dense sur toutes les routes reliant les villages à la foire et aux villes. Les routes reliant les différents villages à la foire sont encombrées par les piétons, cyclistes, motocyclistes et charrettes chargées de passagers et de marchandises, tirées par un cheval ou un âne. En direction des grandes villes, ce sont les gros camions chargés de bétails sur les côtés, de passagers montés sur des ballons de marchandises, des bus transportants des passagersetc qui repartent des foires pour les villes.

Ces scénarios sont typiques les jours de foire des foires bien fréquentées, comme celles de Benena, Fangasso, Téné, Mandiakuy, Koniko, Yasso, Djiola et Tominian.

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Cette fréquentation massive des foires hebdomadaires témoigne l´importance de ces dernières et du commerce dans la vie des populations dans la zone ces derniers temps.

Suivant nos constats, ces foires ne sont que des lieux d´échanges où les ruraux de différents villages, zones et commerçants urbains se rencontrent pour échanger. Dans les faits observés, très peu d´acteurs du commerce s´établissent dans les villages possédant une foire à part les villages de Fangasso et Benena qui ont vu leur population et dimension augmenter par l´essor de leur foire. De plus dans ces deux villages-aglomération, ce sont des ruraux, attirés par les avantages d´échange de leur foire, qui y migrent. De ce fait, à Fangasso nous avons des gens du Nord qui y ont élu domicile pour la boucherie et le petit commerce villageois et deux à trois familles dafing. Parmi ces migrants, il n´y a pas de familles bwa, qui restent attachées chacune à leur village et à l´agriculture, car leurs activités mercantiles sont et restent des activités secondaires même à plus grand revenus que l´agriculture elle même.

De notre analyse des propos précédents, nous confirmons que la monétarisation du mode de vie rurale, l´instauration de l´impôt et des taxes ont contribué à la transformation des Bwa en acteurs du commerce, spécialisés dans la commercialisation des produits du terroir (produits agricoles, de cueillette, de l´artisanat et de élevage). Cette métamorphose de l´attitude du boo par rapport au commerce a connu une certaine révolution par l´influence de la croissance de la crise agraire et la libération de la circulation des biens et personnes par la démocratie. Mais un certain nombre de facteurs (manque d´organisation et de connaissances des rouages du circuit d´échange ville-campagnes, faiblesse des revenus et attachement au terroir) limitent cette activité aux produits du terroir et géographiquement aux frontières de la zone.

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Les Dafing en échange, comme vétérans dans la double activité (agriculture et commerce), à travers les circonstances favorables à l´évolution des échanges, se sont spécialisés pour beaucoup dans le commerce. Effectivement, non seulement ils sont des promoteurs de nouveaux produits, mais ils vendent aussi des produits non trouvables dans la zone. De plus, après l´instauration de la démocratie, ils ont fait de la zone un ravitailleur des centres urbains, donnant ainsi une certaine sécurité d´écoulement aux produits du terroir.

Quant aux circuits d´échange, d´une manière générale, toutes les foires hebdomadaires ont pris de l´importance, dépuis l´avènement de la démocratie. Certaines y ont même de la démesure, comme celles de Fangasso, Benena, Mandiakuy, Téné, Yasso et Djoila. Et cela tend à la croissance comme l´illustre ces propos : les marchés qui sont aujourd’hui des îlots déconnectés entre eux vont profondément s´intégrer. Ceci se traduira par la croissance de leur taille, une fluidité des échanges favorisée par la levée des contraintes sur le transport, une diminution des coûts de transport du fait de développement des infrastructures70. Mais elles ne sont que des lieux d´échange entre les villages de la zone et entre les villes et les campagnes au sens du mot. Nous assistons aussi à un regain d´importance des échanges avec le Burkina-Faso.

La libre circulation de personnes et des biens, comme l´une des causes de l´intensification des activités mercantiles, a contribué de paire à une révolution des moyens de transport. Nous l´avons signalé que les charrettes, comme des moyens de transport universels et surtout pour celui des forains, sont de plus en plus nombreux dans les villages et de paire constituent une source de revenu pour certains jeunes dans les villages. Les moyens de transport motorisés et non-motorisés facilitent le transport et le déplacement entre les foires et avec les villes. De ce fait, leur usage croit au rythme de celle des échanges.

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En somme, l´essor du petit commerce et l´ouverture des circuits d´échange facilitent l´écoulement des produits du terroir et génère ainsi une certaine prospérité économique. Il faut pas néanmoins perdre de vue que cet échange est anarchique et profite plus aux navetants/ commerçants urbains qu´aux paysans, comme le prouve ces propos : les plus pauvres du monde rural vendent sous contrainte à perte avec des effets dérégulation du marché, d´endettement, d´appauvrissement et de marginalisation (Club du sahel : CEPAG : 1996 :42). Aussi au Pays-Bwa la majeur partie des personnes interrogés ont affirmé que la plus part de leurs ventes sont des ventes d´urgence dont les prix sont fixés par celui qui achète et non par celui qui vend, c´est-à-dire par eux-même.

Photos Nr. 5 : les charettes à deux ou quatre roues comme moyens de transport par excellence au Pays-bwa-Tominian/Mali.

5.3.2.3 Analyse de la commercialisation et de la paupérisation de la paysannerie

De l´analyse des circuits d´échanges, nous avons constaté que l´ensemble des acteurs du commerce est constitué aussi bien par des Bwa que par des Dafing. Les uns, par la force de la mutation du mode de vie en général et les autres par tradition. En fait, les femmes et hommes bwa pratiquent le petit commerce, forcés par les tournures des relations entre paysans et Etat et des contraintes de la dégradation des conditions agro-climatiques. Nous l´avons dit plus haut que l´Etat, par le système des impôts et taxes et le monopole du marché céréalier (unique acheteur légitime des arachides, du mil et sorgho), exploitait scrupuleusement les paysans. Ces derniers étaient obligés de vendre à perte leur production de mil, sorgho et d´arachide pour s´acquitter de leur devoir de citoyen par le paiement des impôts et taxes à l´Etat. De plus, la Première et Deuxième République avaient mis sur place d´autres formes d´exploitation des paysans, entre autres les travaux avoués volontaires mais obligatoires dans la réalité, les devoirs du militantetc D´après beaucoup d´experts, ceci causa et aggrava la misère des ruraux. D´abord pour satisfaire les intérêts économiques de l´Etat, ils ont abusivement exploité les ressources naturelles jusqu´à la dégradation. Ensuite ils sont tombés dans un état de pauvreté sans précédent qui est la mère de la détérioration des valeurs sociales traditionnelles, base de l´harmonie de la vie communautaire. Ce fait s´est traduit par une intensification du mouvement migratoire et une rupture de la communication entre les représentations de l´autorité étatique et les communautés paysannes : une perte de confiance irréversible.

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Avec l´instauration du processus démocratique, accompagné d´une éradication des abus de l´Etat et de ses agents, la libre circulation des personnes et des biens et la libéralisation du marché céréalier, on assiste partout à un éveil de l´intérêt pour le petit commerce et chez presque tout le monde (hommes, femmes, Dafing et Bwa), quand l´emploi de temps ou le calendrier agricole le permet. Ces activités commerciales sont caractérisées par la diversité de leurs offres : en quantité et nature des produits vendus. De même, l´intensité de leur pratique est en fonction des zones et de la période de l´année ou de la pluviométrie. Par ailleurs, l´organisation de ces activités commerciales est marquée par une anarchique circonstancielle ou volontairement provoquée. Dans la mesure où la plus part des ventes sont des ventes d´urgence, une organisation à ce stade est difficilement envisageable, nous ont avoué les femmes de Batilo. En fait, quand nous les avons rencontrées sur la foire de Koniko, elles affirmaient que la majorité d´elles vendait pour résoudre des besoins monétaires, alimentaires ou matériels pressants.

Les prix, quant à eux, en plus des contraintes de vente, ont une fluctuation qui dépend :

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Dans ces conditions de commercialisation, tout laisse à entrevoir que le vendeur paysan est toujours perdante dans l´opération de vente. Ces acheteurs des produits du terroir sont les navetants dafing qui sillonnent toute la zone et ceux venus des grandes villes avec leurs véhicules. Ils viennent, dans les foires hebdomadaires de la zone, acheter à bon prix les produits du terroir pour les revendre plus chers dans les grandes villes. En échange, ils apportent les produits (manufacturés ou industriels) de la ville qu´ils vendent aux ruraux avec de gros bénéfices. Nous avons constaté dans ces circuits d´échange une autre forme d´exploitation des paysans. Elle est néanmoins plus raffinée que la précédente, mais constitue, sans aucun doute, une forme d´affaiblissement du pouvoir d´achat des paysans et peut-être une stimulant de motivation des paysans à vouloir pénétrer le circuit des échanges villes-campagnes ou trouver des solutions pour mieux rentabiliser la commercialisation de leurs produits.

Sur ce point, nos observations des circuits d´échanges nous ont révélé qu´à long terme, l´organisation de la commercialisation des produits agricoles et non-agricoles s´établira. En fait,, beaucoup de jeunes bwa actifs dans le petit commerce ont des expériences d´exode et connaissent ou cherchent à connaître les rouages du circuit d´échange entre les villes et les campagnes. Certains nous ont avoué d´avoir de l´expérience dans le domaine, mais ils manquent seulement de capital financier. D´autres le pratiquent déjà (achat dans les foires de certains produits du terroir, comme les pintades, chèvres, le tamarin,etc, pour les revendre à Bamako), ou encore mieux, ils sont installés dans une grande ville et pratiquent le commerce entre villes et campagne ou détiennent une entreprise de transport qui assurent le transport des forains entre les foires et les centres urbains.

Mais peut-être, le système de crédit ou des coopératives peut apporter des solutions à cet état de fait, au moins pour ce qui est de la vente. Car l´approvisionnement ou l´achat de produits non disponibles dans la zone et qui ont passé dans les habitudes alimentaires ou de consommation reste un domaine qui intéresse peu les acteurs bwa sur place. En créant des magazins de produits de premières nécessités dans les villages et en y instaurant le système de crédit, le tout géré sous forme de coopérative, on peut relativement réduire la vente sous contrainte des produits du terroir par les paysans.

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En nous résumant, l´essor du petit commerce donne aux paysans une occupation pendant la saison sèche. En plus, il leur facilite de paire l´écoulement de leurs produits et constitue ainsi un vecteur de changement par l´intermédiaire des foires qui constituent à la fois des lieux d´échange et des centres de diffusion d´informations.

A court terme, il faut tout de même noter qu´il profite mieux aux intermédiaires urbains qu´aux paysans bwa et dafing. A long terme les espoirs de renversement de cette situation sont possibles et amorcés par les systèmes de crédit et peut-être de coopération et de boutiques villageoises.

5.3.3 L´artisanat : de son rôle socialisant à sa fonction économique

Partout dans la zone les vieilles personnes nous ont témoigné que l´agriculture était la principale et unique activité des communautés villageoises. Elle les occupait pendant au moins neuf mois d´affilé dans l´année (voir Tableau 2 : Evolution du calendrier agricole et des activités paysannes au Pays-Bwa) : du mois de mai au mois de janvier avec un pique de travaux pendant l´hivernage de juin-octobre. En dehors de cette période hivernale, les uns et les autres s´adonnent à d´autres activités secondaires entre autre l´artisanat. La pratique de l´artisanat dépend néanmoins de la capacité/habilité de manufacture des paysans, de la disponibilité du temps et des besoins matériels ou monétaires. Il constitue donc une activité secondaire, permettant au paysans de “meubler le temps mort„ du chômage passif71 et entre aussi dans le cadre de l´autosuffisance matérielle comme dans la génération de revenus monétaires de nos jours.

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Dans la zone, la manufacture artisanale fabrique les objets suivants : nattes, cordes, chaises, lits en bois, éventails, chapeaux et offre les services qui suivent : poterie et menuiserie (forgerons), travail le cuir, teinture et métier de tissage (griots). Elle avait pour but de couvrir les besoins de la famille en ces différents articles fabriqués ou confectionnés. Les paysans confectionnaient les objets usuels qu´ils nécessitaient. Les exemples illustrant ces objets usuels manufacturés sont par exemple le lit en bois, la natte en tige de mil ou sorgho, le tabouret, la chaise, le sac en peau, la lampe à huile, les outils de travail et ustensiles de cuisine.

L´introduction de la monnaie ayant instauré de nouvelles valeurs ou mode de consommation et ayant transcendenté les anciennes valeurs sociales traditionnelles, les paysans éprouvent plus d´intérêt qu´avant pour l´argent. Ainsi, ces objets manufacturés deviennent des sources de revenus. De nos jours ces objets artisanaux n´ont pas perdu leur usage dans l´autosuffisance, mais ils servent à atténuer le manque d´argent. Ils sont en partie vendus au village et par la plupart amenés pour la vente dans les foires hebdomadaires.

Les nattes par exemple sont confectionnées dans tous les villages bwa de la zone, mais surtout dans les villages éloignés des foires. Ceci confirme cette affirmation qui stipule que le facteur défavorisant de l´éloignement, a des effets stimulant sur les activités génératrices de revenus plus rentables ou qu´il développe des filières de production de produits à forte valeur ajoutée et à faible coût de production pour compenser la distance et le coût de transport72.

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Quant à la confection d´éventails, de chaises, de chapeaux, elle dépend de la disposition des ressources ligneuses. Ainsi, par la rareté de ces dernières, cette activité se présente comme spécialité de certains villages. De nos villages enquêtés, à part le village de Batilo, aucun n´appartient au groupe de villages spécialisés dans la confection de chaises en bois ou faites de pédoncules de feuilles de rônier. Il en est de même pour les lits en bois.

En fait, la réduction des ressources ligneuses, comme conséquences de la dégradation générale agro-écologique, a fait de cette activité et de l´artisanat en général une source de revenu/ une activité lucrative. Seuls les villages possédant des réserves de forêt classée ont ce monopole mais combien de temps encore ? Car la coupe non contrôlée et continue de l’arbre conduit au déboisement irréversible.

La confection de corde, quant à elle, se retrouve dans tous les villages. La demande est très grande et augmente, et la matière première (le dah fibre) est produite partout. Par ailleurs, entre la croissance de l´usage des cordes et la résistance réduite de celles en fibres de dah, de nos jours partout les cordes en dah fibre ont tendance à être substitués par les cordes en fibres plastiques qui sont plus résistantes et surtout contre la pourriture occasionnée par l´humidité. Leur grande demande se justifie par l´essor du jardinage (les puisards) et de l´élevage (pour attacher les animaux) qui sont des domaines d´écoulement de toute la production.

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Suite à une série de facteurs de rentabilité économiques, la production artisanale est devenue de nos jours une source de revenu qu´on ne peut plus minimiser. En fait, la conjugaison d´un certain nombre de facteurs économiques, font de ces produits d´ínteressantes sources de revenus monétaires. Parmis ces facteurs économiques nous avons retenus entre autres :

Nous tenons tout de même à signaler, que nos interlocuteurs villageois affirment que la vente des produits artisanaux sert pour la plupart à résoudre des problèmes du moment. Chez les Bwa, elle sert comme argent de poche pour pouvoir acheter la bière de sorgho, du tabac pour chiquer ou fumer, se procurer des vivres, des intrants agricoles, des médicaments, des produits phytosanitaires et rarement cet argent est mis de côté pour des grandes réalisations. L´artisanat sert donc de complément monétaire aux autres activités. Ces activités artisanales précitées sont propres aux communautés bwa traditionnelles ou modernes. Les Dafing, quant à eux, à part la teinture des pagnes, le tissage, la fabrication d´objets utiles (chaussures, puisards plastiques,etc), les petits ateliers locaux de fabrication et réparation de matériels agricoles et de cuisine, ils pratiquent moins l´artisanat que les Bwa. Car chez eux le nombre des actifs qui s´intéressent à l´artisanat est très réduit en comparaison à celui des Bwa qui font de cette activité un sorte de source de revenu. Ceci confirme une fois de plus la place de choix que représentent le petit commerce et l´exode chez ces communautés dafing.

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Les forgerons et griots, nous l´avons dit plus haut, constituent les artisans professionnels dans presque toutes les sociétés traditionnelles rurales. Pour ces derniers, l´agriculture est une activité secondaire. Pendant que les activités artistiques de menuiserie, et poterie est à l´actif des forgerons, les griots, quant à eux, sont spécialisés dans la teinture, métier à tisser et travail du cuir. Bien que nous l´avons abordé dans un autre chapître, il y a lieu à préciser néanmoins que ces activités ont perdu de leur rôle socialisant et représentent de nos jours, dans les faits observés, des activités de plus en plus lucratives pour les gens de caste en général.

Dans la zone, les forgerons représentent la petite usine locale de fabrication et réparation de tous les outils de travail (daba, pioches, couteaux, coupe-coupeetc). Par le programme de développement dénommées „Action Forgeron“ de la CMDT, à beaucoup de forgerons ont donné plus d´ampleur à leurs activités par le montage de charrettes, à la confection des charrues plus adaptées, aux matériels et ustensiles de cuisine, à la pratique de la soudure et aux travaux de menuiserie. Ces forgerons équipés de forge et de matériel de travail modernes, nous les avons rencontré à Koula, Soundé, Benena, Batilo et Fangasso. La CMDT et l´exode ont contribué à développer ce phénomène de la promotion des forgerons. De plus, la proximité des centres de ravitaillement ou la facilité de ravitaillement est l´un des facteurs favorisant cet essor de la petite industrie locale.

Les femmes des forgerons/ les forgeronnes pratiquent la poterie. Elles sont spécialisées dans la fabrication de marmites, d´ustensiles de cuisine et de jarres en argile. Mais cette pratique connaît un recule dépuis la construction de l´usine Sada Diallo de fabrication d´ustensiles de cuisine et d´objets utiles en plastique et l´envahissement de nos marchés par les ustensiles du Nigéria, RCI, Sénégal, Ghana, etc.

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Les griots en marge de leur activité musicale, travaillent le cuire : fabrication de sacs, d´étuis et manchette de couteaux. A cause de leur mobilité, dans les villages et grandes villes, ils ont rapidement adopté des mesures pratiques qui ont donné plus de compétitivités à leurs activités artisanales : à l´usage du cuire, ils utilisent des tissus durs/ épais, du matériel synthétique pour la confection de différents objets et sacs. Leur musique, pour ceux qui ont les moyens, est améliorée par des équipes de sonorisation (microphone, haut-parleur et amplificateur). Quant aux femmes/ les griottes, elles se sont spécialisées dans la coiffure de femmes. Elles ont profité de leurs séjours dans les villes pour ramener dans les villages des tresses synthétiques communément appelées mèche, qui sont à la mode dans toutes les villes maliennes ou africaines.

Les modalités de paiement des services et objets manufacturés des griot et forgerons ont aussi subi l´évolution de l´intérêt pour l´argent. De nos jours, ils vendent leurs articles et objets artisanaux au village et sur les foires comme tous les autres pratiquants des activités artisanales.

Suivant cette analyse, l´artisanat est une source de revenu et d´autosuffisance matériel, mais il dépend beaucoup des ressources naturelles (bois, feuilles, herbes, etc) du fer et du cuir qui hors mis le fer, dépendent des conditions pluviométriques. La nécessité de sa persistance dicte des impératifs d´adaptation et de menaces de dépendance. Plus explicitement, par exemple, la confection de chaises en bois ou en pédoncules de feuilles de rônier, au fil du temps devient problématique par la réduction des ressources ligneuses. De plus en plus nous retrouvons dans les villages les chaises en plastique avec un cadre en fer. Les nattes plastiques sont de plus en plus préférés que celles faites en tiges de mil ou de sorgho. Les chaussures en matière plastique, du recyclage de vieux pneus de véhicules et de bicyclettes, sont de plus en plus rares. Tout le monde porte des chaussures en plastique de l´usine Sada Diallo, de la RCI, du Nigéria, Sénégal, etc. Pour les ustensiles de cuisine, l´usage de l´argile est de plus en plus problématique compte tenu de la fragilité des objets confectionnés par rapport à ceux de l´industrie : en plastique, acier, alluminium et fonte. De ces constats, nous pouvons affirmer que la tendance des pratiques artisanales non-proffessionnelles, pratiquées partout dans tous les villages et par tout le monde qui a la nécessité et la capacité est à la disparution. Mais elles s´améliore sur le plan de ses pratiques professionnelles.

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Les produits et objets artisanaux fabriqués ou confectionnés par les paysans, présentent non seulement des limitantes pour la matière première, mais aussi manquent de compétitivité face aux produits et objets industriels. En fait, la consommation ou l´usage de ces produits gagne du terrain dû au changement des modes de consommation introduit par le pseudo-modernisme. Pour la réduction/ spécialisation locale ou individuelle ou la disparution sélective de des pratiques artisanales, constitue dans tous les villages de la zone l´absence d´une source de revenu pour la majorité des paysans. Ce manque à gagner doit être remplacé par d´autres activités. C´est ce que beaucoup de paysans dans la réalité nous ont affirmé, qu´ils sont obligés de pratiquer le jardinage, le petit commerce, etc. car les activités comme l´artisanat, pour les uns n´est plus possible et pour les autres n´est plus rentable.

Dans ce courant évolutif de la vie socio-économique, les pratiques artisanales socio-professionnelles sont devenues de petites fabriques locales qui assurent l´auto-approvisionnement en produits et articles adoptés aux réalités du changement : nous avons pu constater que tous les types de charrues fabriquées sont biens adoptées à la puissance de traction des animale et aux types de sols à l´opposé des premières introduites par les programmes de vulgarisation agricole. Le même constat pour les charrettes à deux roues ou quatre roues qui sont à la fois une alternative au taxi-brousse et un équipement agricole indispensable pour tous les transports dans le cadre des travaux champêtres. De même la justification des femmes de la substitution des ustensiles de cuisine et la marmite en argile ou bois par celle en fonte ou plastique est une changement rationnel, car en ce moment de la réduction du bois de chauffage, elle constitue une économie de bois et de paire une stratégie de protection de l´environnement et peut être même plus hygiénique, nous ont confié certaines femmes.

La demande en produits de l´artisanat professionnelle est assez importante et en croissance. Les forgerons et griots en tirent un bon avantage. Dans les faits, ils ont une situation économique plus enviable que beaucoup de nobles, mais pas pour autant, ils gardent toujours leur statut social dans la hiérarchie sociale.

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D´autres acteurs artisanaux que nous avons retrouvés dans tous les villages enquêtés sont les pratiquants du métier de tailleur. Cette activité est aménée dans les villages par les migrants saisoniers. Ce métier permet à ceux qui le pratiquent d´améliorer leurs revenus en dehors de l´agriculture. Ils confectionnent les habits de tout le monde dans les villages respectifs et ils sont surtout des personnes très importantes à l´approche des fêtes. Nous en avons plus rencontré dans les gros villages (Fangasso, Benena, Koula, Soundé et Somalo). Dans les petits villages, ce métier est exercé d´habitude par une seule personne, compte tenu possiblement de la demande plus réduite.

L´analyse de cet aspect de l´artisanat est une preuve de l´aptitude, voir de la capacité ou encore mieux facilité dont les paysans disposent pour modeler la modernisation à leurs activités et pratiques usuelles ou articuler les éléments de modernisation à ces dernières.

5.3.4  La cueillette

5.3.4.1 Evolution de la vision écologique des paysans bwa et dafing

Le Pays-Bwa, de par sa position géographique et des récits oraux recueillis, jouissait jadis d´une végétation caractérisée par des ressources naturelles abondantes. Le couvert végétal de gros arbres parsemés entre les hautes herbes et de nombreux buissons rappelle à tout connaisseur botanique des conditions agro-écologiques favorables jadis et que l´agriculture de laquelle vivent les populations ici a connu des jours meilleurs que l´insécurité actuelle qui la caractérise. Suivant les mêmes sources orales, nous savons que l´exploitation des ressources naturelles permettait non seulement l´agriculture mais en général assurait une certaine autosuffisance. Ainsi, par la culture de la terre l´homme disposait de ses aliments de base tandisque les compléments de ressources alimentaires provenaient d´activités secondaires comme la pêche, la chasse, la cueillette etc.. Par exemple certains condiments de sauce et produits pour sucrer ou acidifier les repas ou boissons (pour augmenter leur qualité gustative) provenaient de la cueillette. Partant de cette réalité de l´arbre au service de l´homme, l´homme traditionnel a une conception mythique des ressources naturelles dont les véritables maîtres sont les génies, desquels il obtient par l´intermédiaire du chef de terre l´usufruit73 Sur ces faits, nous confirmons ces propos : la plus part des paysans considèrent les arbres comme partie intégrante de leur système agraire74.

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Ainsi pour ce qui nous intéresse ici, les arbres en général et ceux qui ont une utilité pour l´homme sont dotés d´une âme qu´il y a lieu de respecter. C´est cette conception magico-écologique qui a protégé certains gros arbres dans les savanes Ouest africaines en général et au Pays-Bwa en particulier. Les espèces ligneuses épargnées par la coupe, et qui donnent l´aspect de jardin botanique75 au paysage, sont des essences utiles soit pour le bois, fourrage ou leur importance alimentaire ou médicinale. A l´approche des villages, dans les champs la présence de ces gros arbres est plus frappante et fascinante. De nos jours, suivant les paysans interrogés, la protection des essences utiles persiste, mais non pas pour les supposés génies qui les protègent, mais seulement pour le fait de leur utilité gratuite. Suivant un paysan à Marékuy, « à un tamarinier personne n´a besoin de l´arroser, fertiliser ou y faire quoi que ce soit. Il donne ses fruits chaque année, que nous allons cueillir pour la consommation et même ces derniers temps pour en vendre et nous faire de l´argent. Ces arbres utiles sont comme des dons de la nature/ de dieu aux hommes pour leur bien être ici bas. De ce fait les abattre est sans aucun doute un manque de raisonnement ». Cela le confirme un autre paysan à Somalo en nous avouant que tout enfant qui a l´âge de la raison sait que les arbres utilitaires méritent une protection et par conséquent doivent être mis à l´écart des pratiques de déboisement. Fort de ce traitement sélectif des espèces végétales, les autres essences végétales sont exploitées abusivement : abattus, brûlés ou braconnés. C´est ce traitement sélectif des arbres qui a conduit au fil du temps à l´isolement des espèces utiles sur des terrains dénudés de toute végétation ou très peu couverts. Ce fait les expose plus aux effets de l´érosion, de la désertification et à long terme à la réduction de leur capacité de fructification et/ou de développement.

En milieu rural, de plus, la conception magico-réligieuse de l´arbre par l´homme est non seulement reflété par le respect qu´il a pour certaines espèces, mais aussi par l´étroite relation qu´il fait entre l´arbre et les conditions météorologiques. Ainsi la fructification de certains arbres comme le ô-ô annonce des bonnes pluies et le contraire pour une pluviomètrie déficitaire, suivant un vieux connaisseur des espèces végétales à Benena. Mais la dégradation du couvert végétal de nos jours non seulement a rendu la production de cueillette incertaine mais aussi ces pratiques de pronostiques météorologiques plus incertaines qu´elles ne l´étaient. La production de cueillette varie en fait, suivant les années, les espèces et la zone. Au Pays-Bwa, la majeure partie des femmes dans nos villages enquêtés nous ont avoué, que la fructification des arbres utiles varie d´une année à l´autre et est difficile à prévoir. En fait, scientifiquement, chaque espèce répond à des conditions météo-climatiques bien déterminées. Quant au zonage agro-climatique, la zone Nord et de l´Est du Pays-Bwa, où se situent les villages de Batilo, Fangasso, Soundé et Somalo, la cueillette n´est pas si importante que dans les zones de Benena, Marékuy, car au Nord et à l´Est la population d´arbres fruitiers est relativement réduite par rapport au Sud et Sud-Ouest.

5.3.4.2 Variation du rôle de la production de cueillette dans l´économie domestique

De l’argument recueilli auprès des vieux et vieilles dans nos villages enquêtés, nous savons que la cueillette était dans le temps à l´actif des femmes dû à la division du travail par sexe. Les arbres utiles pour la plupart arrivent à la maturité au moment des travaux champêtres de sorte qu´aucun homme n´avait le temps de s´en occuper, laissant ce travail (secondaire jadis) aux femmes. Au départ aussi la recollection des produits de cueillette était collective, partant du fait que les ressources naturelles appartiennent à toute la collectivité villageoise, et delà leur gestion était alors collective. Dans nos villages enquêtés seul le village de Batilo et Sokoura (reconnus encore traditionnels), cette pratique est encore de mise. Dans les autres villages, elle a disparu faisant place à une exploitation individuelle (à chacun suivant ses capacités) des produits de cueillette.

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Ces produits de cueillette servaient comme complément de ressource alimentaire (condiments de sauce, boissons rafraîchissantes ou alcoolisées, pour sucrer ou acidifier des aliments), de médicaments, de matériel de construction. De nos jours, ils maintiennent encore cette fonction culinaire et l´ont doublée d´une importance économique. Ils sont vendus de plus en plus sur les marchés, augmentant la liste des produits commercialisables pour améliorer les revenus (voir Tableau 8 : Produits de cueillette). En fait,, nous l´avons dit plus haut, que face aux risques écologiques toujours croissants de l´agriculture et la monétarisation du mode de vie dans les campagnes, aucun produit n´échappe de nos jours à la vente. Ainsi, ils augmentent le volume et la diversité de l´offre des produits vendus sur les foires. Comme le dit Elea76 quebeaucoup de citadins sont des ruraux de coeur. Ainsi la demande élevée de ces ruraux-citadins en produits de cueillette sauvages du terroir, favorise l´offre rurale. Dans les faits, lors de notre enquête menée dans la zone, nous avons pu constater qu´en saison sèche, sur toutes les foires ces produits de cueillette abondent et sont achetés par les navetants citadins pour les revendre dans les villes. Ce circuit d´échange est devenu tant fonctionnel que certaines femmes, qui sont les plus actives dans ce secteur - en tirent de bons revenus. Mais compte tenu du caractère aléatoire de cette production et de sa dépendance des conditions climatiques, les volumes offerts sont variables ainsi que les prix. Ces derniers varient improportionnellement par rapport au volume ou quantités de l´offre et sont de plus fixés par les acheteurs urbains. Ces derniers, par la promotion de divers produits industriels, arrivent au fil du temps à apporter des changements dans les modes de consommation.

Les ruraux consomment de plus en plus, ensemble avec les produits vivriers et non vivriers du terroir, des produits industriels. Ceci change le mode de consommation traditionnelle d´autosubsistance à une consommation de subsistance pseudo-moderne, mais nous sommes encore loin de la dépendance externe. Ici dans la zone le sucre et le miel continuent ensemble de servir de moyens pour sucrer les aliments. Il en ait de même pour le soumala (condiment d´odeur très forte fait à partir des graines de néré)et le cube maggi pour condimenter les saucesetc Il faut préciser ici que certains produits du terroir restent irremplaçables. C´est le cas des feuilles de baobab pour la préparation des sauces.

Dans certains de nos villages enquêtés, comme Batilo, Somalo, Marékuy et Benena, les gens nous ont fait part de leurs préoccupations sur ces changements des modes de consommation ou plus explicitement des habitudes alimentaires. Suivant eux, de leurs expériences vécues, ces changements du régime alimentaire seraient la base des déséquilibres nutritionnels et de la susceptibilité aux maladies de plus en plus nombreux. La consommation de cube maggi, de composition douteuse, est en fait, suivant les information des services de santé publique au Mali, à l´origine de très nombreux cas de tension artérielle chez les paysans ces derniers temps.

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L´importance de la cueillette pour l´autoconsommation villageoise justifie la maintenance de la protection des arbres utiles. Cette protection devient un devoir civique au moment où ces produits de cueillette doublent leur fonction de complément de ressource alimentaire par celle de source de revenus monétaires. Mais ceci coïncide malheureusement par la fin des arbres. Comme l´approuve ces propos en ce référant à l´environnement, c´est le paradoxe qui veut qu´on parle de plus en plus de l´environnement et de la nature au moment où la nature s´artificialise à vue d´eoil et où l´environnement est de plus en plus dénaturé. Dans le même ordre d´idée Walter Benjamin disait cité par Bindé Jérôm que “l´essence d´une chose apparaît dans sa véracité quand elle est menacée de disparution 77„. En fait, au moment où le ravitaillement des villes en ces produits s´accroît, les arbres deviennent de plus en plus rares : le désert avance et fait disparaître les arbres tandisque les “ruraux-citadins toujours plus nombreux„ sont de plus en plus friands des produits du terroir. En plus par ce circuit d´échange il y a une modernisation des habitudes alimentaires chez les gens dans notre zone d´enquête d´une manière générale. Ce fait non seulement fragilise leur santé mais transforme leur production d´autosubsistance en subsistance tout court.

Le miel est souvent considéré comme produit de cueillette. Il est en fait, produit sous deux formes : les ruches confectionnées de l´artisanat traditionnel ou même améliorées et sa récolte dans les trous d´arbres ou de termitières.

Son importance dans les usages domestiques relève de son importance alimentaire, médécinale et pour la fabrication de boissons alcoolisées. Ses récoltes servent de plus en plus aux paysans qui la pratiquent comme source de revenu non négligeable, dépuis que les navetants urbains s´y intéressent. L´apiculture est pratiquée partout dans la zone, mais connaît aussi un recule des volumes collectés, car ceux dépendent de l´abondance de la couverture végétale et surtout de la floraison des arbres et plantes. Delà les contraintes écologiques répercutent indirectement sur la production de miel.

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La cueillette du miel bien que dépend directement de la présence des arbres, à l´opposé des autres formes, elle ne le protège pas toujours. Dans le cas de la récolte dans les trous d´arbres, elle a souvent même mis en danger la vie de celui-ci par les incendies volontaires ou par l´abattage ou bien la coupe de la partie de l´arbre qui intéresse le collecteur de miel.

Tableau 8 : Produits de cueillette

Essences végétales utiles

Nom boo

Partie végétale utile

Forme d´usage

dans l´autoconsommation

Période de récolte

Valeur économique

karité

Butyrospermum parkii

va –a

feuilles, noix,

amande

medicament (feuille, beurre), consommé (beurre et fruits), crepissage (fraîche des noix)

juin-Aout

beurre et noix vendus

néré

Parkia biglobosa

Dui

graines et pulpe

consommé (soumala)

avril-juin

noix et soumala

vendus

tamarinier

Tamarindus indica

muzunlo ou mugnun

fruits, feuilles

fruit et feuilles consommés en boissons ou por accidifier aliments

novembre-janvier

fruits vendus

baobab

Adansonia digitata

i-yian

feuilles, fruits, ecorce

feuilles pour sauce, fruits pour aliments liquide, ecorce pour cordes

janvier-mars

feuilles et poulpe fruits vendus

prune

Sclerocarya birrea

Unlé

fruits

fruits sous forme jus et boisson alcolisé jus comme medicament germes consommés

mai-juin

germes et boissons fermentées vendus

raisinier sauvage

Lannea microcarpea

gnin-nun

fruits, ecorce

jus et boisson fermentée, fruits mûrs

juin-juillet

jus et boisson fermentée vendu

liane

gnan-nu

fruit

fruits mûres, jus

juin-Aout

fruits vendus

kapokier

Bombax costatum

do-oro

receptacle des fleurs, fruits tendre

receptacle pour sauce, fruits tendres consommé

novembre-janvier

receptacle vendu

Datte du désert

Balanitees aegyptiaca

bo-dio

fruit et germe

consommés comme friandises

mars-avril

fruits et germes vendus

ô-ô

Detarium microcarpum

ô-ô

poulpe du fruit

friandise

avril-juin

fruit vendu

ronier

Borassus aethiopicum

o-ro

poulpe du fruit, et jeunes pousses

poulpe friandise et medecinale, jeune pousses consommés comme friandise

poulpe fruit et jeunes pousses (sebeni-ku) vendu

prune noire

vitex doniana

oro-biru

poulpe du fruit

friandise

Avril-Juin

vendu

o-o-nun

o-o-nun

graine, jeunes feuilles

friandise

Avril-Mai

-

miel

sô-ô

aliment et medecinal

toute l´année

vendu

Bro-unwé

Diospiros mespilliformis

bro-unwé

fruit

friandise

novembre-janvier

très peu vendu

jub-jub

Ziziphus mauritiana

tô-boo

fruit

friandise

Avril-Juin

vendu

5.3.5 Jardinage de contre-saison : réalité d´un savoir faire paysan

Le jardinage, en nous appuyant sur les récits audio extraits des interviews du Père Bernard De Rasilly78, était une activité hivernale dans la tradition agricole bwa et dafing et se pratiquait à l´emplacement du site de dépôt d´ordures de case ou dofio aux abords immédiats des cases. Ces espaces étaient exploitées par les femmes qui y cultivaient des légumes (piment, gombo, courge, aubergine, etc) pour la consommation familiale. Les excédents de récoltes de ces jardins étaient séchés et conservés pour en disposer pendant la saison sèche. Les hommes en ce moment étaient absorbés, neuf mois d´affilée, par les travaux champêtres. Certains néanmoins tentaient timidement d´initier du jardinage de contre-saison en cultivant une petite parcelle de plantation de tabac pour leur propre consommation ou en plantant un arbre. Les manguiers furent les initiatrices de l´agro-forestérie ici dans la zone.

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De source paysanne, la pratique de maraîchage pendant la saison sèche gagne de l´importance par l´insécurité croissante de la production agricole, la monétarisation du monde rural accompagnée de la croissance des besoins monétaires et du développement des circuits d´échanges favorables pour l´écoulement de ces produits.

Dans la zone et partout au Mali, la précarité de la pluviométrie, devenue presque une constante, insécurise la production agricole et oblige les paysans à étendre leurs espaces exploités aux bas-fonds et dépressions. Rappelons que dans la tradition rurale chaque village s´établit au bord d´une source d´eau, dans la logique de la productivité et conformément au fait que l´eau est la source de la vie. Ainsi, à l´approche des villages, on peut constater que les bordures de ses cours d´eau sont morcelées en petits jardins dont l´exploitation permet de compléter les productions agricoles qui n´est plus en mesure de satisfaire tous les besoins. Au fil du temps, ces besoins n´étant plus alimentaires seulement mais monétaires aussi avec l´introduction de la monétarisation du monde rural. Les circuits d´échange que cette monétarisation a développés, ont mis sur pieds des structures qui permettent de faciliter l´écoulement de ces produits et à la fois la motivation des pratiques.

Le jardinage dans la réalité de sa pratique est, comme l´agriculture, une exploitation des ressources naturelles. Celles-ci connaissent une dégradation irréversible et en progression dont les conséquences limitantes (présence de source d´eau sûre, exode rurale, divagation des animaux, etc) ont assigné au jardinage des diversités zonales et parfois ethniques, réduisant dans certaines zones sa pratique à l´insignifiance.

5.3.5.1 Complémentarité du jardinage et de la production agricole en crise

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La crise de la production agricole qui résulte d´une conjugaison de causes a déclenché aussi une chaîne de conséquences et des réactions des paysans dont la subsistance en dépend directement. L´une de ces réactions paysannes à cette crise est le jardinage qui constitue un soutient à la production agricole insuffisante dans les faits ou l´adaptation des paysans à l´évolution par la stratégie de diversification de leurs activités79.

A la lumière de l´analyse du système de culture extensive pratiquée par les paysans au Pays Bwa et partout au Mali, de la croissance naturelle de la population et de l´étendue finie des espaces territoriaux villageois, la crise de la production agricole était prévisible. La pression d´exploitation de plus en plus forte sur les terres, dans le contexte de la production agricole paysanne, conduit sans intervention d´autres facteurs à une réduction de sa productivité et par extrapolation à la réduction des quantités produites, quand d´autre part, il y a de plus en plus de bouches à nourrir. Pour compenser le manque à gagner de la production agricole, le jardinage se développe petit à petit, partout où l´eau était disponible.

La présence de l´eau étant une limitante de la pratique du jardinage, les paysans commençaient avec le jardinage au moment des récoltes, c´est à dire immédiatement après la fin de la tombée des pluies (à la fin du mois de septembre et au début du mois d´octobre). Il fût réalisé jusqu´à la fin du mois d´avril, quand le niveau de la nappe phréatique a suffisamment baissé dans le sol. (Voir Tableau 2 : Evolution du calendrier agricole et des activités paysannes au Pays-Bwa ). Pendant cette période les paysans cultivent dans ces jardins des oignons, du tabac, du manioc, des bananes, des papayes, des manguiers, des agrumes, de la patate, du piment, des aubergines,etc Cette production est en grande partie surtout destinée à la vente, seulement une partie réduite est autoconsommée. Les revenus de cette vente servent à satisfaire les besoins monétaires et/ou alimentaires, soulageant ainsi l´agriculture d´une charge. Suivant nos constats dans la zone, en termes de nombre, les femmes pratiquent plus le jardinage que les hommes, mais en termes d´espace, les hommes occupent plus d´espace que les femmes. Les femmes mettent d´habitude des petites espaces en valeur pour le jardinage, pour ces propos de femmes recuillis dans nos villages enquêtés : nos multiples activités de ménage nous laissent peu de temps pour entretenir un jardin. Par contre, nous avons constaté que beaucoup d´hommes ont suffisamment de temps pendant la saison sèche entre les jours de foire, pour entretenir les grandes espaces de jardin. En plus du facteur temps, le fait que tous les travaux soient manuels défavorise aussi les femmes dans l´exploitation de grands espaces.

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Nous avons observé aussi qu´il existe une complémentarité rationelle entre la production agricole et le jardinage dans l´usage du temps chez les paysans. Avant, l´agriculture les occupait environ neuf mois de l´année. La majeure partie d´entre eux nous a témoigné que de nos jours, la diversité de leurs occupations est dûe au fait que la saison des pluies devient de plus en plus courte. Par conséquent la saison sèche devient trop longue pour rester tout ce temps les bras croisés, sachant que le peu qui a été récolté ne suffit pas pour couvrir tous les besoins de la famille. Le jardinage est donc vu sous cet aspect par les paysans comme une nouvelle forme de rentabiliser le temps. Pour notre part nous le caractérisons par une évolution de l´usage du temps dictée par la logique des circonstances.

Une autre forme de complémentarité entre la production agricole et le jardinage, nous l´avons vu chez les paysans du secteur de Fangasso et Batilo, dans l´espace linguistique des Duè-nan ou Duè-tun. Dans cette zone linguistique l´exploitation des parcelles de jardinage représente une forme d´exploitation intensive des champs de case. Sur ces parcelles entourant les villages se succèdent, pendant l´hivernage, des champs de mil ou sorgho et pendant la saison sèche des parcelles de jardinage ou maraîchères. Les tiges de mil ou sorgho de ces champs de cases servent pour la confection de la clôture du jardin et l´apport du fumier organique aux cultures de maraîchage sert pour améliorer la fertilité du sol pour les cultures hivernales. Ainsi, quand la pluviométrie est assez bonne, ces champs produisent toujours bien. Seul qu´il faut ajouter que cette pratique ne se fait que sur un nombre réduit de champs de case, en l´occurrence ceux situés du côté du village où la présence des nappes phréatiques a été localisée. Aussi dans le cas des villages disposant de bas-fond où sont établis les parcelles pour le jardinage (Somalo et Benena), nous avons constaté une exploitation intensive de ces parcelles, car il s´agit d´emplacements permanents qui sont clôturés et où la fertilité des sols est améliorée par des apports fréquents de matière organique.

De ces explications, nous pouvons conclure qu´en marge de la disponibilité d´eau, le jardinage, par les revenus de la vente de sa production, soulage la production agricole du poids de l´autosuffisance/ des charges monétaires et alimentaires. De plus sa pratique apparaît comme une évolution de l´usage du temps chez les paysans et comme l´amorce d´une forme d´intensification de l´exploitation des terres, à l´heure où la pression sur cette dernière devient une préoccupation.

5.3.5.2 Diversité zonale des pratiques de jardinage

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Dans notre zone d´enquête, les éléments du relief (cours d´eau, collines et plaines) et facteurs climatiques, entre autre la variation et quantitative de la pluviométrie du Nord au Sud, déterminent des diversités zonales ou locales en terme d´avantages agronomiques ou de disponibilité des ressources naturelles. La résistance de ces ressources à l´agression de tout genre est variable. Ainsi dans beaucoup de villages, les cours d´eau jadis permanents ont disparus ou sont temporaires; la savane boisée a disparu, à perte de vue ce sont des buissons et les essences végétales utiles qui constituent la végétation, les lacs permanents ont presque tous aussi disparus. Dans ces condition, la pratique du jardinage qui est devenue une activité lucrative, se limite à certains villages qui disposent encore pendant une longue période de l´année ou en permanence d´eau et dans lesquels la divagation des animaux/ les dégâts des animaux sont contournables par le système de clôture.

En plus de cette limitation sélective de la pratique de jardinage, une particularité zonale a été aussi constatée. Dans la zone les pratiques de jardinage du Duè-tun (Fangasso et Batilo) diffèrent de celles du Boi-boira-tun (Somalo, Soundé, Benena, Sokoura et Marékuy).

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La contribution du jardinage à la dynamique sociale, mesurée en termes d´acquis en équipements agricoles, matériels, et la relative prospérité économique, vue à la lumière des constats, nous fait avouer que les paysans essayent ici de surmonter d´eux mêmes leur éloignement des centres urbains, l´enclavement du village, etc, et cela grâce au jardinage et en partie à l´élevage.

Cette même situation de la proximité de la nappe phréatique dans le sol a instauré dans ces villages du Duè-tun le système de jardin collectif. C´est-à-dire que l´espace des champs de case adéquats pour le jardinage est entouré d´une grande haie en tige de mil ou sorgho. A l´intérieur de cette clôture tous les ayants-droit ou du moins les villageois motivés y exploitent un lopin à la mesure de leur capacité de travail. Le jardinage, ici en plus de ses avantages économiques, revêt un caractère socialisant. Tous les exploitants, sous forme d´aide mutuelle, construisent ensemble la clôture, réalisent collectivement tous les travaux de préparation des planches, de plantation, de désherbage et de récolte. Par ailleurs dans cette zone, suivant les récits oraux recueillis sur ce thème, la pratique du jardinage est la plus vieille de tout le Pays Bwa. Nous ignorons les raisons véritables, mais de nos quatre ans de séjour dans la zone, j´attribue ce fait aux habitudes de consommation locale de tabac des Duè-nan assez importante par rapport aux autres localités du Bwa-tun. Ici dans cette localité, beaucoup d´hommes fument la pipe et les chiqueurs de tabac sont aussi nombreux parmi les femmes que les hommes. Partant de là, peut être que la production du tabac pour l´autoconsommation s´est associée à celle de l´oignon compte tenu des opportunités de proximité des centres urbains et de l´accès facile par le goudron qui relie la ville de San à celle de Mopti.

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Un autre aspect que nous avons pu mesurer au Duè-tun, c´est le rapport entre l´exode et le maintient des jeunes au village par les activités génératrices de revenus. Ici nous avons pu constater que malgré les opportunités économiques du jardinage au Duè-tun, suivant le chef d´arrondissement à l´époque, la zone bat les réccords de jeunes migrants dans tout le Pays Bwa. De là, suivant notre perception des faits, nous estimons que ce qui peut vraiment convaincre les jeunes à rester au village, c´est l´expérience tirée de la migration. La majeure partie des jeunes mettent fin à leurs pratiques aventurières en s´établissant définitivement dans leur village respectif quand ils ont relativement satisfait leur curiosité aventurière/ leurs fantaisies de jeunesse : c´est-à-dire quand ils ont presque tout vu, beaucoup vécu, atteint les objectifs fondamentaux pour construire leur avenir (apprendre un métier, acquisition d´un équipement, se marier, etc).

Il faut ajouter ici qu´il y a une tendance de modernisation de la pratique de jardinage. Nous avons rencontré des jeunes dans le secteur qui utilisent des moto-pompes à eau, produisent des semences d´oignon et de tabac, utilisent en plus de la matière organique des engrais minéraux et produits phytosanitaires, pratiquent des techniques locales de conservation de l´oignon et du tabac pour le revendre plus chère quand l´offre sur le marché baisse.

L´arboriculture (plantation de manguier surtout) est aussi pratiquée, mais reste limitée par la nature des sols : latéritique.

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Malgré la diversité agro-climatique des zones, l´arboriculture est pratiquée partout. Nous pouvons avancer qu´à long terme, elle peut non seulement contribuer à améliorer les revenus, mais surtout au reboisement, du moins là où les conditions hydriques le permettent. Par ailleurs ce qu´on peut aussi avancer en guise de résumé de l´analyse des constats antérieurs sur la diversité zonale des pratiques de jardinage, c´est le fait que partout où on le pratique, il vise la même finalité : l´obtention de revenus pour subvenir aux besoins monétaires et alimentaires. Les paysans arrivent à le combiner avec l´agriculture et à l´adapter aux changements socio-économiques, la démocratie a par exemple favorisé son essor par l´amélioration des circuits d´échange. Ainsi, sa contribution à l´économie domestique n´est pas négligeable, suivant les témoignages de femmes et d´hommes au Duè-tun, à Somalo et à Benena. Mais pourtant les limitantes de sa pratique, interpellent les pratiquants à l´intensifier. Ces mesures d´intensification nécessaires sont entre autres : une amélioration des techniques maraîchères, de l´usage de l´eau, de la protection contre la divagation des animaux, de l´organisation de la vente, de l´usage de la fertilisation minérale, de l´approvisionnement et production de semences et de la conservation de la production.

5.3.5.3 Evolution du rôle du jardinage dans l´économie domestique

Au Pays-Bwa la pratique du jardinage, partout où elle est possible, vise plus des objectifs économiques qu´alimentaires, suivant les témoignages recueillis. De là, la diversité des sources de revenu des paysans pour s´adapter aux contraintes agro-économique, favorisée par la libéralisation des circuits commerciaux par la démocratie, font du jardinage une des contributions économiques assez importantes à l´économie des ménages.

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Nous avons rencontré des paysans à Somalo, qui avec les revenus de la vente de leurs cultures d´oignon, de manioc et des récoltes de mangue, ont pu se payer une charrette à quatre roues et un cheval ou une charrue (un investissement d´une valeur d´environ 500 €). Certains avouent que sans le maraîchage, ils ne savaient pas comment survenir au manque de céréales dues à la mauvaise récolte de la campagne hivernale 2000-2001. Le jardinage, nous pouvons le dire sans risque de nous tromper, atténue les conséquences de la pénurie alimentaire. Des revenus de la vente de ses produits, les paysans achètent de quoi se nourrir, si la nourriture manque, ou achètent du matériel de travail, des habits ou bien l´épargnent en achetant un animal pour l´élever.

Quant aux femmes, les initiatrices de cette activité, des revenus qu´elles perçoivent de la vente des produits maraîchers -elles ne plantent pas d´arbres- servent pour leurs petits besoins : achat d´habits, d´ustensiles de cuisine, pour l´entretient des enfants ou de capital pour le petit commerce au moment où le jardinage n´est plus possible.

Nous pouvons constater à la lecture de ces passages que le jardinage/ maraîchage profite à l´économie domestique et sécurise l´alimentation. Il connaît seulement les mêmes contraintes de commercialisation que tous les produits vendus par les paysans : l´anarchie de la commercialisation.

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De plus, l´essor de l´élevage représente pour sa pratique un grand risque qui n´est contournable que par une clôture solide contre les dégâts des animaux divagants.

Mais compte tenu de l´importance dont sa pratique fait preuve, les paysans rencontrés ne veulent pas reculer devant un obstacle que ce soit. Beaucoup souhaitent faire des réalisations que certains actifs aisés ont déjà faites. Ceci consisterait entre autre à faire des forrages de puits à grand diamètre pour résoudre le problème d´eau, acheter du grillage pour la clôture contre les dégâts des animaux divagants, trouver des formes de conservation des produits pour une vente plus rentable, produire eux-mêmes leurs semences pour écarter l´handicape du manque de semences, usage d´engrais minéraux en combinaison avec la fertilisation par la matière organique et achat de petits matériels et de moto-pompes

Quant à l´écoulement des produits du jardinage et maraîchage, sa sécurité et l´importance de la demande constituent les voies ou alternatives des paysans pour pouvoir réduire leur dépendance complète de l´agriculture et à la fois une amélioration de leurs conditions alimentaires et économiques.

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Photos Nr. 6 : Usage rationnel du temps de travail et des champs : jardinage en saison sèche au Pays-Bwa

5.3.6  Activités lucratives des femmes bwa et dafing

La monétarisation du mode de vie des campagnes et son accentuation par la crise de la production agricole se sont traduites par une insécurisation existentielle voire vitale dans les communautés villageoises. A cette insécurité vitale répondent les paysans par des stratégies de survie. Ainsi la production agricole, sous les contraintes socio-écologiques ne pouvant plus satisfaire les besoins - non seulement alimentaires mais monétaires aussi - les plus essentiels, les paysans développent des activités lucratives ou associent au rôle d´autoconsommation des activités secondaires un rôle lucratif, leur permettant de réduire les conséquences de la crise de la production agricole. D´une manière générale dans les groupes domestiques, tous les actifs femmes et hommes conjuguent leurs efforts et capacités de savoir faire pour assurer la survie du groupe qui est ici la priorité des priorités. Les activités lucratives créées par la monétarisation et reconnues par les gens interrogés au Pays-Bwa sont : le petit commerce, l´exode et celles dont la fonction d´autoconsommation a été doublée d´une importance lucrative dont : le jardinage, l´élevage, la cueillette, les prestations de service, l´apiculture et l´artisanat. Voir Tableau 9 : Contribution fréquentielle des principales activités des jeunes et femmes à la formation de revenus monétaires.

D´une manière générale, les femmes de par leur dynamique sur le plan économique et social80, sont partout considérées dans les faits comme artisanes potentielles de la dynamique sociale. A ce titre, pour notre cas, les femmes bwa et dafing associent à leurs activités de ménage la cueillette, l´élevage et les prestations de service. Les revenus de ces activités lucratives en termes de participation à l´économie de subsistance des ménages, augmentent leurs participations à la survie du groupe. Fort de ce constat, l´autorité absolue des hommes dans la gestion des affaires de la famille devient plus ou moins modérée. Dans beaucoup de familles, l´homme seul ne peut plus faire face à tous les besoins de sa famille. Il est alors contraint d´accepter ou de compter avec la participation économique de sa femme, qui désormais a droit à la décision. Ceci existe dans De plus, en plus de foyers, mais ce n´est révélé qu´au public lors des discordes entre les deux ou par les constats des faits. Ces faits passent sous silence car ils contredisent les règlementations du code matrimonial traditionnel.

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Mais en matière de pratique d´activités lucratives, il existe une certaine différence entre les femmes bwa et dafing et entre les femmes bwa suivant qu ´elles soient du Duè-tun ou du Boi-boi-ra-tun.

Ainsi, nous avons pu constater que les femmes dafing sont plus actives dans les activités du petit commerce. Elles le pratiquent pendant les douze mois de l´année. A Koula et à Soundé les femmes dafing interrogées nous ont confié qu´elles se dédient peu aux activités de jardinage et à la cueillette.

Quant aux femmes bwa, nous avons pu constater chez elles qu´en saison sèche, elles sont surtout dynamiques dans les activités secondaires génératrices de revenus (jardinage, petit commerce, les prestations de service, l´élevage et la cueillette) et pendant l´hivernage dans les prestations de service et le petit commerce. Ce petit commerce se résume, pour beaucoup de femmes et dans les villages ne disposant pas de foire, à la fabrication et la vente de la bière de sorgho. Ce ralentissement de leurs activités expliquent-elles, se justifie pour la plupart d´entre elles d´une part par leur occupation par les travaux champêtres et d´autre part par la réduction des produits de cueillette, du maraîchage ou agricoles à commercialiser.

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La particularité zonale des pratiques d´activités lucratives dépend de l´opportunité des foires, de l´accébilité des villages et des avantages agro-écologiques de la zone en question.

Les femmes de Fangasso, Benena, Sokoura, Marékuy et Koula, par exemple pour la présence de foires hebdomadaires dans ces villages ou leur proximité d´une foire, pratiquent le petit commerce pendant les douze mois de l´année. Ce fait les différentie, sur le plan matériel surtout à Fangasso et Benena, de celles des autres villages. De plus, à Fangasso et Batilo, le jardinage des femmes se limite à la culture des oignons surtout. Certains ici pratiquent l´exode, mais rarement des femmes mariées.

A Benena nous avons rencontré très peu de femmes qui pratiquent le jardinage. Si elles le font, cela se porte sur les légumes (gombo, salades, chou, piment, etc.).

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Quant aux femmes de Sokoura, dû à la profondeur extrême des puits, elles ne pratiquent pas le jardinage. A Soundé par contre, le jardinage occupe ici comme au Duè-tun beaucoup de femmes pendant la saison sèche.

A Somalo, il devient une fois De plus, l´affaire surtout des hommes. Certaines femmes s´associent à leur mari, profitant de sa clôture en bois pour y cultiver des oignons.

Néanmoins dans la généralité, dans tous les villages, les prestations de services, l´élevage des petits ruminants surtout et exceptionnellement du porc chez les femmes bwa sont pratiqués. La cueillette est aussi pratiquée partout. Elle se porte sur le ramassage des amandes de karité, la cueillette du néré, du pain de singe, du raisin, des réceptacles des fleurs de kapokier, des feuilles de baobab, des fruits du tamarinieretc (Voir Tableau 8 : Produits de cueillette )

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Les revenus de ces activités servent, suivant la grande partie des femmes interrogées, à couvrir les besoins de la femme elle même (habillement, parures, ustensiles de cuisine etc) les besoins des enfants et/ou du mari et / ou du groupe domestique.

A la question posée aux hommes : "Quelle contribution économique apporte votre femme par les revenus de ses activités lucratives" ? Les réponses allaient de la contribution aux frais des prix de condiments, l´habillement et les soins médicaux des enfants à l´achat une fois dans l´année d´un habit sous forme de cadeau au mari. Très peu d´hommes ont mentionné l´achat d´aliments ou de vivres. Pourtant, en période de pénurie alimentaire, nous avons vu des femmes qui ont vendu leur porc, mouton ou chèvre pour acheter des vivres pour la famille. Peut-être que l´orgueil boo le trouve déshonorant de porter à la connaissance du public qu´il se fait nourrir par sa femme.

Chez les Dafing, il existe d´autre formes de règlementation des charges du groupe domestique. L´homme se charge de disposer les vivres et habillements, tandisque la femme s´occupe des charges des condiments de sauce. Là aussi les femmes avouent prendre à leur compte en plus des frais de condiments de sauce ceux de leur habillement et parfois même ceux de leurs enfants. De ces constatations, nous concluions que dans la lutte acharnée pour la survie, ménée dans les campagnes en général et au Pays-Bwa en particulier, catalysée par le développement des centres urbains et par la tendance croissante de la dégradation du cadre de vie rural, les femmes bwa, dafing et d´autres ethnies, spécialistes de la « débrouillardise de survie », forcent une modification positive de leur statut social dans le système traditionnel par l´apport économique résultant des activités lucratives qu´elles réalisent pour la survie du groupe domestique.

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Tableau 9 : Contribution fréquentielle des principales activités des jeunes et femmes à la formation de revenus monétaires

Produits

CONTIRBUTION %

Jeunes

Femmes

Petit commerce

11,50

7,50

Cueillette

5

23,50

Embouche petits ruminants

13

10,50

Embouche gros ruminants

-

-

Aviculture

5,5

5

Elévage porc

5

8,50

Maraîchage

5

5

Prestation de service

8

12,50

Transport par charrette

6

-

Exode

34

-

Artisanat

5

8

Fabrication de dolo

-

8,50

Arboriculture

-

-

Confection de briques

7

-

Elévage animaux de trait

-

-

Source : Koné Daouda et col. Rep. Du Mali, juillet 1998 :56-57

5.3.6.1 Fabrication de “dolo„ ou bière de sorgho : histoire et évolution de l´importance d´une brasserie locale

Le Pays-Bwa, comme son nom l´indique, est en majorité habité par l´ethnie Bwa dont l´une des caractéristiques discriminatoires au Mali, à majorité musulmane ou du moins d´identification musulmane, est leur consommation de boissons alcoolisées et de viande de porc. La boisson alcoolisée la plus consommée, car fabriquée par la brasserie traditionnelle locale, est la bière de sorgho ou dolo ou encore han gnan. Le dolo a une teneure en alcool d´environ 4% et est à base de graines de sorgho. Sa fabrication est une spécialisation des femmes bwa et constitue un processus qui dure une semaine (de la préparation des graines de mil-sorgho à la boisson fermentée prête à être consommée). Les graines de mil-sorgho sont préparées (lavées, faire germer, séchées et broyées) puis cuites (il existe plusieurs étapes de cuisson). De ces graines ainsi traitées on obtient une mélasse qui sera aussi soumise à une série de cuissons puis refroidie et fermentée par la levure, et quand le processus de fermentation est en cours ou du moins assez avancé, le dolo est mis à la consommation.

La fabrication/consommation du dolo a des origines culturelles. Dans les communautés bwa à l´origine, la consommation /fabrication de dolo, constitue une des composantes les plus importantes de toutes les fêtes ou manifestations familiales ou collectives (une boisson de fête)81: mariage, initiation aux masques, réjouissances publiques, etc.

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De là, c´est le chef de famille qui ordonnait l´opération de fabrication. L´essor de la monétarisation du monde rural possibilisant l´échange de tout contre l´argent dont la nécessité ne cesse d´augmenter, associé au fait que la production agricole ne suffit plus pour couvrir tous les besoins des familles, les femmes bwa font de la fabrication du dolo, en plus de sa fonction socio-culturelle, une activité lucrative. Ainsi, les stocks de mil-sorgho pour l´opération de fabrication étaient constitués de deux formes, soit la femme achetait les graines de mil-sorgho par ses petites économies ou prélevait chaque jour une petite quantité de sorgho de la quantité servie pour le repas du jour, jusqu´à pouvoir en constituer un stock suffisant pour un cabaret de dolo. De ces quantités ainsi constituées, elle fabriquait le dolo, environ 100 litres et accueille des consommateurs dans une pièce de la maison ou dans la cour (Manessy : 1960 :121).

Quelqu´en soient les formes de constitution du stock, les revenus ainsi obtenus des ventes de dolo sont exclusivement pour la femme. Elle les utilise à différentes fins : comme capital de départ, prix de condiment, achat d´habillement ou parureetc De même que chaque dolotière 82 est tenue de donner une certaine quantité de dolo au chef du patriarche du groupement domestique pour que celui-ci implore aux ancêtres une bonne vente et sans bagatelles. Cette quantité de dolo ou buan-an est réservée pour les réunions familiales qui, chez les Bwa, se tiennent après chaque jour de consommation de dolo, et pendant lesquelles les différents problèmes des groupes sont débattus. Ces réunions facilitent le dialogue et la communication, d´où ressort un des caractères socialisants du dolo.

Comme toutes les activités de la vie des villages, la fabrication et consommation de dolo a connu une évolution que la majorité des femmes qui le fabriquent, aussi bien que tous ceux qui le consomment révèlent sous forme de proteste ou de regret. Ces formes d´évolution expérimentées dans l´entreprise du dolo sont entre autres : les rationalités économiques pour accroître les bénéfices et réduire les risques. Dans la zone, le sorgho reste l´unique céréale qui se prête à cette technique de fabrication du dolo. En fait,, jusque là toutes les tentatives de la substitution du sorgho dans la fabrication par une autre matière première ont échoué. Par exemple, pendant la sécheresse de 1974 qui avait été marqué par rareté aigue du sorgho, beaucoup de femmes tentèrent d´utiliser le mil et dah pour la fabrication du dolo, mais sans succès.

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Dans la même optique de rentabilité économique, pour sa cuisson, à l´usage des marmites en argile traditionnellement utilisées pour le faire, les femmes ont substitué presque partout dans la zone celle des marmites en fonte et des récipients de conservation ou décantation de la mélasse et/ou du dolo en pastique. Les raisons de ces changements se justifient par la fragilité des récipients en argile et pour la cuisson l´économie de bois que constituent les marmites en fonte. Comme le bois devient rare, cette mesure est pleine de rationalité et réduit même le déboisement. Seul que partout dans la zone les hommes, consommateurs de dolo, trouvent que le dolo cuit dans les marmites en argile est de meilleure qualité que celui des marmites en fonte. D´autres estiment même que ce serait la cause des troubles cardio-vasculaires ou digestifs chez beaucoup de villageois. A cet effet, dans certains de nos villages enquêtés comme Sokoura et Batilo, l’utilisation des marmites en fonte pour la cuisson est formellement interdite.

De même dans la forme de vente du dolo, il y a une modification qui est justifiée par les femmes, comme une stratégie contre la vente à crédit. Dans le temps, la dolotière vendait son dolo à la mesure de calebasse. Tout le volume de dolo était vendu par cette mesure. De nos jours, les femmes ont introduit la vente au litre ; ainsi, elles peuvent garder, dans des bidons de deux jusqu´à cinq litres dans l´arrière plan de sa maison, du dolo qu´elles vendrent aux clients intéressants/ payant au comptant pour éviter la vente de dernière minute, caractérisée par les crédits d´habitude.

Dans la vente au litre du dolo, le prix du litre, suivant l´analyse des réponses données par la grande partie des femmes interrogées, dépend du coût de production du dolo. Ainsi, à Somalo le litre de dolo coûte 75 FCFA, car ici le bois pour la cuisson et le sorgho pour la fabrication du dolo reviennent à la dolotière relativement moins chers. Par contre à Fangasso, Benena et Sokoura, les prix du litre de dolo varient entre 100 et 150 FCFA, dû à la chèrété du sorgho et à la difficulté de trouver du bois de chauffage ou l´obligation d´en acheter.

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Une autre forme évolutive dans l´entreprise de fabrication du dolo est sa combinaison avec l´élevage. En fait, partout dans la zone les femmes l´associent d´une manière générale à l´élevage des porcs. Le porc est un animal omnivore qui apprécie très bien comme aliment bétail la frêche issue des résidus des graines de sorgho qui ont servi à la fabrication du dolo. Cette frêche était jetée avant ; mais de nos jours, chaque femme l´utilise pour nourrir son petit effectif de porcs qu´elle élève. Pour beaucoup l´obtention de cette frêche est un des objectifs de la fabrication du dolo. En cas où la femme n´élève pas de porcs, elle la donne en échange contre le bois qui a servi à la cuisson ou tout simplement elle la vend aux acheteurs intéressés.

L´analyse de cette combinaison de l´élevage des porcs avec la fabrication de dolo témoigne chez les femmes bwa la présence d´une rationalité économique d´augmentation de leur bénéfice. Des revenus de la vente du dolo, les femmes achètent et élèvent des porcs qui sont vendus pour satisfaire les besoins en protéine et besoins monétaires ou matériels (Voir Graphique 5 : Rationalité économique, entre élevage de porc et fabrication de dolo. ).

En nous appuyant sur ces résultats nous pouvons nous résumer en affirmant que la fabrication du dolo est non seulement une source de revenue, mais témoigne au fil du temps d´une rationalité économique féminine qui vise à réduire les risques de production afin d´accroître le bénéfice et perpétuer sa pratique.

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Graphique 5 : Rationalité économique, entre élevage de porc et fabrication de dolo.

5.3.6.2 Consommation du „dolo“ : aspects socialisants et contraignants

La consommation de dolo représente chez les Bwa un élément culturel sans précédent qui fait leur singularité sociale au Mali où cette pratique est impopulaire. De ce fait, elle constitue entre autres une des causes de discrimination sociale de toutes les personnes appartenant à l´ethnie. Dans la société malienne très islamisée les Bwa, de part leur amour pour la liberté, sont les rares personnes/uniques qui ne ménagent aucun effort où qu´ils soient et en quelle circonstance qu´il soit pour dissimuler leur consommation d´alcool. Ce fait est considéré par beaucoup de pratiquants musulmans non avertis comme une provocation audacieuse qui doit être réprimandée au nom de l´Islam par une ségrégation sociale. Dans la société malienne avec sa forte majoirité musulmane, les buveurs de boissons alcoolisées ont une sorte de perte de considération sociale, car consommation de boissons alcoolisées est considérée par la majeure partie des musulmants comme une perte considérable de sa personnalité.

C´est dans cette optique que certains observateurs externes ou experts du développement des milieux politiques attribuent l´insécurité alimentaire et l´aggravation du déboisent au Pays-Bwa à la fabrication et à la consommation de dolo. Il est certain que chaque année des tonnes de mil sorgho sont transformées en dolo et des tonnes de bois utilisées pour la cuisson.

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Pour le bois, le phénomène du déboisement est propre à toutes l´étendue du Mali. Dans les zones où il n´est pas utilisé pour la cuisson du dolo, il constitue une source de revenu : à un rayon de cent kilomètre des grandes villes et le long de toutes les routes qui relient les grandes villes, le bois est vendu comme bois de chauffage ou charbon. Par ces faits, beaucoup de ces zones ont un déboisement plus accentué que celui observé au Pays-Bwa. Le déboisement est une caractéristique des zones dégradées/sahéliennes en Afrique particulièrement : les populations pauvres des ces zones contribuent à l´aggravation de la dégradation de ces zones en utilisant leurs ressources naturelles comme source de revenu : l´abattage des arbres pour la production de bois, de charbon ou de matériaux de construction.83

Quant à l´insécurité alimentaire ou réduction des réserves de mil-sorgho, le Pays Bwa ne compte pas parmi les zones les plus déficitaires du Mali, malgré la fabrication de dolo. Cela trouve son explication dans les faits suivants : le sorgho, utilisé pour la fabrication du dolo en grande partie, provient des excédents de sorgho des champs individuels et des zones excédentaires limitrophes du Pays-Bwa : Pays Dogon, le Burkina Faso et la zone Sud qui fait frontière avec le secteur de Koutiala. La vente, par le chef de famille, du stock de famille pour couvrir des besoins monétaires nous a été mentionnée seulement dans deux de nos villages enquêtés : Marékuy et Sokoura. A notre entendement, cela se doit au manque d´opportunités pour les actions comme le jardinage. Par ailleurs, il est connu de tous les experts du développement que la vente des stocks de famille dépend plus de la moralité et de la personnalité du chef de famille que de son appartenance ethnique ou de ses habitudes de consommation de boisson alcoolisée, car le phénomène est aussi constaté dans d´autres zones à croyance musulmane du Mali.

Dans les communautés Bwa, la survie du groupe familial étant une priorité; de là sécuriser son alimentation devient un impératif moral ou civique dont la violation est un délit condamnable.

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Le dolo étant fabriqué à base de sorgho, à Marékuy, il nous a été avoué que pour préserver le stock familial des ventes à la sauvette, beaucoup de familles cultivent plus le mil que le sorgho. Les deux céréales sont gardées dans les greniers avec leurs épis et l´obtention des graines de mil est plus difficile que celle du sorgho. Cette procédure nécessite un petit travail qu´un homme seul ne peut faire sans que personne ne se rende compte. Les graines de sorgho, par contre, sont faciles à séparer des épis, et ce travail peut se faire rapidement et clandestinement. C´est ce qui expose le sorgho à la vente à la sauvette par des chefs de famille peu responsables. Les populations de Marékuy et Sokoura cultivent, pour ce fait, plus le mil qui ne se prête pas assez à cette pratique peu orthodoxe. Dans les autres villages la culture du mil est plus répandue que celle du sorgho pour sa rusticité végétative relative : peu exigent pour les besoins en eau et aux nutrients et non à un contournement des risques de vente.

Comme boisson alcoolisée de fête, le dolo provoque chez le consommateur un certain état d´ivresse/ euphorie lui permettant temporairement de s´oublier ou d´oublier les problèmes de la vie réelle ou pouvoir supporter les problèmes ou contraintes de la vie réelle. Ce plaisir éphémère jusque là n´a pas pu aboutir à un état d´alcoolisation ou dépendance alcoolique, même chez les grands consommateurs de dolo ou nian-gnuu-ôboi. Mais suivant nos observations de la croissance de la consommation et de l´intérêt croissant chez les femmes bwa pour ce petit commerce, ajouté à l´introduction dans les villages des boissons alcoolisées industrielles plus fortes et à composition douteuse/méconnue, la problématique de la consommation de dolo est sur le plan santé préoccupante. Mais comme toutes les innovations, les paysans n´adoptent que celles qui les présentent le moins de risques. En fait, dans le temps, le dolo était préparé dans les gros villages une fois dans la semaine. Ces jours étaient comme des jours de fête au village, caractérisés par une réjouissance collective, une cessation de toutes les activités productives, un mouvement de va et vient entre les cabarets. Ce jour tous les abus et excès sont plus ou moins tolérés ou excusés le lendemain. Les jours de consommation de dolo permettent de mieux supporter les règles de la vie normale et d´en éviter une contestation sensée. De là réside leur rôle de maintient de l´ordre social84 pendant la saison sèche.

De nos jours, pendant la saison sèche dans tous les villages bwa d´au moins trois cent habitants, la fabrication et consommation de dolo sont presque journalières. Aussi dans les hamaux, une fois dans la semaine, un jour fixe est réservé pour la consommation de dolo et de même dans les foires hebdomadaires de villages dafing/ musulmans, le dolo y est amené et vendu comme toutes les autres marchandises. Les femmes bwa ont, par le temps fait du dolo une marchandise comme toutes les autres. Ainsi, celles des villages situés dans un rayon d´environ dix à quinze kilomètres, préparent le dolo qu´elles transportent au marché pour la vente.

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Pendant l´hivernage, à cause des occupations par les travaux champêtres, il y a dans certains villages comme Batilo une grande réduction voire même cessation dans certains villages comme Batilo (village traditionnel) de cette pratique. Par ailleurs, l´abondance du dolo pendant la saison sèche, suivant beaucoup de nos interlocuteurs villageois, motive la multi-activité/ la pratique d´action non-agricoles génératrices de revenus. En fait, pour pouvoir disposer d´argent pour se payer à boire, beaucoup de paysans bwa sont poussés d´entreprendre des activités qui génèrent des revenus d´appoints. Ainsi, les hommes, pour se procurer leur argent de poche pour la bière de sorgho, pratiquent des activités comme le maraîchage, le petit commerce, le transport par charrette, l´élevage, l´artisanat (confection de nattes, de cordes, de secco, de chaises, de lits en bois, la pratique de la boucherie, etc). Par contre dans la logique des faits, nous avons pu constater que les femmes paient moins au comptant à boire que les hommes. Elle pratiquent le système de troc suivant le principe : tu me donnes à boire et quand c´est mon tour de préparer le dolo, je t´en servirais en guise de remboursement.

De ces analyses nous pouvons avouer que le dolo, en marge de ses conséquences néfastes sur la santé et indirectes sur le déboisement et la sécurité alimentaire, contribue non seulement au maintient de l´ordre social, mais aussi au développement de l´esprit d´entreprise. De là, sa fabrication devrait mériter plus d´intérêt pour tous interventions d´appui aux initiatives locales dans la zone.


Notes en bas de page et Endnotes

60  Kotschi J., Walters-Bayer A., Adelhelm R. Hoesle U. : Agriculture écologique et développement agricole. Tropical Agroecology | 2 |. GTZ ( Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit ), CTA , Scientific Books, Verlag Josef Margraf, 1990:72

61  Diallo M et Coulibaly D. :1991 : 24-59, ouvrage déjà cité

62  Club du Sahel : CEPAG : Le Mali dans le XXI° siècle : Actes du séminaire < Perspectives à long terme en Afriue de l´oeust et au Mali : conséquences pour la coopération>. Mission française de coopération et d´action culturelle au Mali, Bamako, Déc.1996 :40

63  IER : 1980 :84, cité par Koné Daouda et col : 1998 :13

64  Ela Jean-Marc : L´Afrique des villages. ed.KARTALA, 1982 :13

65 la pratique de cultures multiples consiste a une succession (cultures successives l´une après l´autre) ou/et une coexistence ( cultures associées) de plantes sur la même superficie. Kotschi J., Walters-Bayer A., Adelhelm R. Hoesle U.: 1990: 9-14

66  SLE-HU-Berlin:Nr.S170, 1995:30

67  Dembélé Urbain N. : Capital social et développement des communautés pauvres au Mali : l´expérience des écoles communautaires du Pays Bwa, cercle de Tominian. Programme des Nations Unies pour le développement, Bamako, Mali, Juillet 1998 : 4-5

68  Harrison Paul: Die dritte Revolution: Antworten auf Bevölkerungsexplosion und Umweltzerstörung. Spektrum, Akademischer Verlag ( ISBN 3-86025 - 208 -):179

69  Dembélé U.N..:1998:4.

70  Club du Sahel : CEPAG : Bko, Dec. 1996 :42.

71  Waitzenegger F : 1995 :40-55.

72  Club du Sahel : 1996 : 41

73  Kassibo K. :1997 :13.

74  Kotschi J. et col.1990 :46

75  Kring T : 1991 : 157-180.

76  Elea Jean-Marc :1982 : 44-74

77  Bindé Jérome : Le Monde diplomatique Mars 2002, Nr. 576 :29

78  Diawara Sidi : Interviews audio, Culture bwa : connaissance du Mali, RTM, 1997

79  Devèze Jean-Claude : Le reveil des campagnes africaines.Paris : Edition KARTHALA : 1996 :61

80  Fondation Friedrich Ebert - Bureau MALI : La situation de la femme malienne : cadre de vie, problèmes, promotion, organisations. Association pour le progrès et la défense des droits des femmes maliennes (APDF), Le livre blanc sur la femme au MALI, Mars 2000 :37

81  G Manessy : tâches quotidiennes et travaux saisoniers en Pays Bwa Nr.5 Université de Dakar, Dakar 1960 :121-128.

82  Se dit communemnt de la femme qui fabrique le dolo.

83  Kotschi J., Walters-Bayer A., A. R. Hoesle U.: 1990:180

84 Hertrich V.:1996: 48



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