7 Problème des innovations et du changement au Pays-Bwa

7.1  Le phénomène dans sa particularité et généralité vue par les experts

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D´une manière générale l´évolution est un phénomène qui n´échappe pas à la compréhension des paysans. Elle est perçue sous forme de force de la nature et d´acquis avantageux de l´extérieure. En d´autres termes la dynamique interne représente à leurs yeux une manifestation de la volonté de la nature (tout ce qui dépasse leur entendement). La réduction des pluies est une manifestation du mécontentement des dieux, les famines répétées sont des causes du non- respect de tel ou tel rite ou coutume, dans la majorité des villages, les limites du village ont reculé (synonyme de population nombreuse) par ce que c´est la volonté du bois sacré, etc.

De cette relation du changement, avec la volonté des forces de la nature, présente dans la conscience des paysans, ils adoptent en combinaison avec les vieux acquis traditionnels de nouvelles méthodes de production et de comportement pour pouvoir survivre dans la majorité des villages. C´est ce qui constitue les innovations internes socio-économiques, que nous considérons comme Séhouéto Lazare Maurice dans son travail cité, sur les savoirs locaux : comme celles qui naissent au carrefour des rapports sociaux, de l´histoire sociale, de la dynamique des contraintes naturelles, des stratégies des acteurs et ont une historicité propre.96

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Quant aux acquis avantageux/utilitaires de l´extérieure ou influences extérieures, ils atteignent les communautés par de différentes voies et formes indépendamment de leur volonté. Seul que l´adoption de tel ou tel facteur externe dépend de l´intérêt qu´on lui accorde et du degré de risque que son adoption représente pour l´intégrité sociale. L´adoption des Bwa du christianisme et de l´Islam sont des cas illustrant. La religion musulmane a très peu d´adeptes dans les communautés bwa, car elle est contre la consommation d´alcool et de viande de porc qui sont des éléments d´importance capitale dans la culture bwa, et ce fait n´est pas absolument associé aux souvenirs des razzias des Peuhl et méfiance des Bambara. Sinon les colonisateurs étaient pour la plus part de croyance catholique, qui est la religion que les Bwa pratiquent le plus en dehors de l´animisme. En échange, le christianisme fut plus accepté par une bonne partie de la population, car d´une part respectait les coutumes et la tradition. Pour son introduction elle a usé d´une diplomatie d´approche. D´autre part il se portait comme protecteur des paysans bwa contre les abus de l´administration coloniale et nationales/ et ainsi avait été adopté par une bonne partie des Bwa. Ce que nous interprétons comme une convertion intéressée97.

Pour les paysans au Pays-Bwa, les innovations internes et externes étaient vues comme une lutte qu´ils menaient contre les modifications de leur environnement agro-écologique pour pouvoir survivre et une forme de résistance passive contre les brutalités du colonisateur/ administrateurs nationaux. Bien que la colonisation ayant rétabli la paix dans la zone, elle imposait son autorité aux anciens chefs des lieux : les chefs tribaux bwa. Les Bwa ne tardèrent pas à manifester leur colère contenue. La brutalité de répression de ce refus de domination des bwa déterminera le comportement désintéressé du Bwa en général de tout ce qui a trait avec l´administration. Ce refus dissimulé obligeait la population bwa à développer des stratégies leur permettant de réduire leurs besoins de recourt à l´administration et à la fois les mettant à l´abris des échecs essuyés par les programmes de développement étatiques qui ont suivi l´indépendance et précédé la démocratie. Cette période, malgré tout a laissé des traces de progrès introduction de la charrue, charrette, de la scolarisation, etc.

Dans ce contexte, la population bwa a démontré plus de disponibilité à accepter les actions de l´Eglise Catholique qui se plaçaient dans un cadre humanitaire et sans aucune coercition et mieux ciblées (par exemple les aides d´urgence pendant les années de famine, la scolarisation pour une meilleure communication avec l´extérieur, la construction des centres de santé pour le traitement des cas graves comme les accouchements difficiles, les épidémies, les blessures graves, etc).

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Avec l´instauration de la démocratie, beaucoup d´experts comprirent que l´image que l´administration coloniale et leurs successeurs nationaux donnaient au Pays-Bwa, le qualifiant d´anti-modernisation, refermé, n´était que des préjugés. Il s´agit dans les faits seulement d´un groupe ethnique qui veut préserver leur identité culturelle vaille que vaille le prix que cela peut leur coûter et accepte les influences extérieures suivant leur opportunité socio-traditionnelle et utilitaire. C´est-à-dire qu´ils ne soient pas imposés ni présentent de risques majeurs pour les valeurs culturelles. En d´autres termes, au carrefour de la rencontre des populations bwa et leur Bomun avec les influences extérieures, il doit résulter un greffage ou métissage réussi. Le cas des équipements agricoles, des techniques de lutte anti érosive et des pratiques d´intensification agricole sont bien éloquents en ce sens.

Avec l´avènement de la démocratie et le désengagement de l´Etat de la vie des campagnes, les capacités novatrices se sont révélées à la lumière du jour. Ce moment, ils l´avaient attendu pendant de longues années, comme le révèle ces deux adages bé pè â annilo bé ou dio wo manan a-a nawaci que nous traduisons par ceci : tout est passager ou que rien n´est éternel.

Quant aux Dafing, comme groupe ethnique le plus important dans la zone après celui des Bwa, ils n´ont pas échappé aussi aux abus de l´administration coloniale et nationale. Ils ont gardé le sentiment d´opprimés par un pouvoir sans manifester ouvertement leur mécontentement. Ils simulaient une acceptation des actions des programmes de développement de l´Etat de peur de représailles. De ce côté non plus, l´imposition des méthodes de mécanisation agricoles et de vulgarisation n´a pas eu de grands succès. Les Dafing, pratiquant le petit commerce et l´exode, avaient peu d´intérêt et de temps d´appliquer une nouvelle technologie. Par contre, de par leur grand esprit d´entreprenariat, c´est chez les forgerons dafing, pendant la période des grands projets que les premières charrues fabriquées localement ont vu le jour. Mais face à la scolarisation, ceux-ci l´ont vu comme une menace pour l´Islam et y ont peu participé. De nos jours cette réalité a fait surface à l´heure du choix des dirigeants communaux. Lors de la mise en place des communes, il a été constaté que très peu de Dafing pouvaient occuper des postes des dirigeants, car ils ne savent ni lire ni écrire.

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A l´échelle malienne, la problématique des innovations et du changement est perçue avec des particularités locales. Mais la généralité du parcourt de l´évolution/changement en milieu rural est le même sur toute l´étendue du territoire malien. Dans les faits, la politique agraire coloniale et celle du Mali indépendant étaient pour tout le pays. Les politiques agraires de la Première et Seconde République ont été marquées par la volonté de l´Etat de moderniser les campagnes pour qu´elles puissent couvrir ses besoins de tout genre. La diversité régionale, l´exotisme et le décalage de ces tentatives de modernisation de la réalité sur place ont forcé la résignation de l´Etat à ces programmes ambitieux. Après son désengagement il fut remplacé par les organisations non gouvernementales (ONG) qui, pour un départ, ont aussi enregistré une série de défaites/ d´échecs avant de comprendre que les changements en milieu rural dépendent plus de la dynamique interne sociale que d´interventions externes imposées ou proposées. Les paysans sont peut-être plus rationnels que beaucoup d´experts le croient. L´expérience a montré qu´ils acceptent des changements/ innovations qu´ils jugent opportunes et ne manquent pas aussi de manières très raffinées de dire non en espérant le moment de dire oui.

7.2 Des paramètres différents d´appréhension de la question agro-écologique

Les communautés villageoises bwa et dafing du Pays-Bwa sont principalement des cultivateurs vivant de l´exploitation des ressources naturelles. Dans ce mode de production, l´agriculture qui est la principale occupation dépend des conditions écologiques et plus précisément de la pluviométrie et de la fertilité des sols.

Par le temps, à vue d´oeil, ils constatent des changements qui ont trait à ces facteurs de production : la fertilité des sols a diminué, les pluies sont aléatoires (insuffisance et mauvaise répartition).

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Suivant leur conception écologique, ces facteurs de production sont gérés par des forces surnaturelles/génies, lesquels les disposent aux humains ici bas. Ainsi les variations de la pluviométrie en terme de quantité et répartition, suivant eux, serraient une manifestation des mécontentements des esprits détenteurs du comportement des hommes. La terre se fatigue quand sa fertilité baisse, alors il lui faut un repos, sa production baisse par ce que personne ou très peu d´exploitants demandent la permission/par les sacrifices, avant d´y cultiver quoi que ce soit, la croissance du nombre des champs et le surpâturage, ainsi que le déboisement sont des faits qui, suivant eux, auraient délogé les bons esprits protecteurs de la nature, l´abandonnant au compte de la dégradation.

Cette conception de l´environnement écologique a marqué la gestion et les rapports entre l´homme et la nature partout dans les villages bwa, jusque dans la moitié de la période des grands projets étatiques de développement. C´est-à-dire jusqu´à l´avènement du mouvement ONG. La protection de certaines espèces ligneuses (karité, néré, tamarinier, baobab, etc) ont joui jusqu´à l´heure de cette protection pour être épargnées par les abattages ou la coupe. Pour faire revenir la pluviométrie à la normale, tous les moyens ont échoués de même le recouvrement de la fertilité des sols ainsi que le retour des gros arbres/ végétation semble irréversible.

C´est dans cette confrontation avec l´inconnu des faits qu´à l´avènement du mouvement ONG, les paysans, informés par d´autres méthodes ou formes de perception de leur cadre de vie, ont pu mieux comprendre que la dégradation des conditions agro-écologiques résultent de l´exploitation agressive de l´homme des ressources naturelles. Les moyens utilisés pour leurs expliquer ce phénomène sont si simples (méthodes audio-visuelles) que partout dans les villages tout jeune et adulte est en mesure de présenter le processus de la dégradation des conditions agro-écologiques. La compréhension de processus simplifia celle de l´application des mesures de préservation et récupération.

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Comme la dégradation des conditions agro-écologiques met leur cadre de vie directement en situation critique, les mesures d´y remédier ont été plus adoptées que n´importe quelles autres interventions dans la zone. Par exemple la pratique de la méthode ZAE, les mesures de lutte anti-érosives/haie vive, la construction de diguettes, le parcage des animaux pour l´obtention de la matière organique pour la fertilisation organique etc.

Dans nos villages enquêtés nous avons vu partout, même dans les villages où le projet CFAR de Zura n´a pas mis pieds par exemple à Batilo et Koula, des pratiques de compostage, des pratiques de la méthode ZAE, des mesures de lutte anti-érosives par la construction de diguettes dans les champs.

De là, nous pouvons affirmer que les objectifs d´une action, répondant à une priorité ressentie par les partenaires villageois, sont automatiquement/ facilement associés à l´élan de la dynamique sociale. Elle brise même les barrières subjectives. C´est le cas que nous avons constaté à Koula. Dans ce village les populations, de par leurs pratiques de l´Islam, rejettent ici d´habitude toutes les interventions de l´Eglise catholique. Mais cela ne fut pas le cas pour ces mesures de lutte anti-érosives et d´intensification agricole. Dans la réalité la diffusion de ces pratiques s´est faite plus par les moyens traditionnels de publicité que par les autres utilisés par les projets. En référence à U. Dembélé : les rapports inter-personnes et la rumeur ici sont les canaux de diffusion privilégiés d´information. La fiabilité de l´information est vérifiée chez les voisins. Les foires hebdomadaires et les cabarets sont des lieux importants de diffusion de l´information98.

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Par ailleurs, tout ce qui a trait aux ressources naturelles/ à la question agro-écologique relève du domaine de la gestion des terroirs villageois. Dans les faits, celles-ci, malgré les textes étatiques du code domanial, restent traditionnellement le patrimoine des familles partout dans la zone. De là le refus dissimulé, matérialisé par le manque de participation ou non adoption des actions de certains projets (SOS-Sahel, PAE etc) de protection de l´environnement. Lesquels representent aux yeux des paysans une remise en cause des normes de gestion de leur terroir : le droit foncier traditionnel. Ce dernier interdit non seulement la plantation d´arbres qui est synonyme d´appropriation des terres prêtées ou domaines terriens familiaux, mais reconnaît aussi les limites anthropologiques des terroirs villageois malgré les accords d´occupation assez vieux. Ceci confirme une fois De plus, la sélectivité pratique des paysans envers les influences externes.

7.3 La question démographique : volonté humaine versus loi de la nature

La logique paysanne, favorable aux effectifs nombreux des gens à quelque niveau qu´il soit, trouve ses explications d´une part dans l´hostilité de leur cadre de vie et d´autre part dans la limitation des voies et moyens pour affronter les différentes formes de manifestation de cette hostilité. Partant de cette logique, ils savent pratiquement qu´en nombre ils peuvent faire face à n´importe quel problème à la mesure des moyens de bord dont ils disposent. Ceci les Bwa l´illustrent par ce adage: tabo ua-ua-zâ,lo a gnun-buari wé sé nan tiè, c´est-à-dire que suivant les fourmis, c´est en grand nombre qu´elles peuvent transporter un gigot de boeuf ou encore c´est l´union qui fait la force.

Dans les communautés bwa au Pays Bwa, et là nos constats concordent avec ceux d´Urbain D., déjà cité, c'est la loi du nombre qui leur a permis de résister aux agressions, de faire face aux activités de main d´oeuvre abondante (sinistre, inondations, sécheresse, travaux champêtres purement manuels, etc). Cette loi met l´individu au service du groupe et donne à la solidarité un rôle central, assurant ainsi à tous un minimum exigible d´éducation, de sécurité (alimentaire, matérielle et spirituelle) et de formation. (Dembélé U. N. :1998 :4).

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De nos jours, face aux contraintes agro-climatiques, socio-politiques et l´amélioration peu significative des moyens de production, au Pays-Bwa la loi du nombre reste de mise dans les familles, groupements domestiques, villages et groupes ethniques. La reproduction naturelle continue du groupe, à la faveur des lois naturelles, constitue une donnée fondamentale de la sécurité sociale. L´accroissement des membres d´une famille est signe de prestige social, d´autorité, car il signifie du coup l´existence d´une solidarité sociale fonctionnelle nécessaire pour l´émulation familiale. Même si dans les groupes domestiques il y a un éclatement résidentiel et/ou de gestion, tous les membres veillent à la sauvegarde de l´honneur de toute la descendance. Par exemple aider à achever des travaux, soutenir financièrement un membre en difficulté, aider matériellement des membres démunis en période de crise, etc, sont des pratiques quotidiennes fréquentes dans toutes les familles de nos jours.

Cette loi du nombre, caractéristique des communautés traditionnelles, est fille de l´hostilité du milieu physique et social. Elle reste de nos jours aussi une valeur culturelle vivante mais pas déterminante pour les ruraux de continuer à résider dans leur village d´origine ou d´opter pour un autre lieu. Présentement la majorité des personnes interrogées affirment que même si elles adorent les familles nombreuses, le choix du lieux de résidence dépend plutôt des opportunités de survie et d´épanouissement. Ainsi suivant nos analyses, les villages les plus anciens de la zone comme : Batilo et Sokoura, devraient à ce titre avoir une grande taille. Mais dans les faits, ils sont moyennement peuplés (voir Tableau 1 : Villages d´enquête au Pays-Bwa) en comparaison aux villages de Benena, Fangasso et Somalo qui sont des villages plus jeunes mais qui figurent parmi les plus gros des huit villages enquêtés, pour les opportunités de survie et d´épanouissement existantes dans ces villages. A Koula, la grande dimension du village est due à la tradition migratoire et mercantile du Dafing. Ils sont trop mobiles, suite à la pratique plus marquée de l´exode et du petit commerce. Ainsi, compte tenu de leur représentation minoritaire dans la zone, ils ont besoin de rester ensemble dans un village. Dans ces derniers, tandis que les femmes, les enfants et vieux assurent la permanence au village, les jeunes vont chercher l´argent à l´extérieur.

Par ailleurs compte tenu :

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les familles/parents soutiennent la politique d´avoir de nombreux enfants pour réduire les risques d´assurance retraite. Les parents s´imaginent que parmi leurs enfants au moins un pourra réussir dans la vie et les assurer de bons jours pendant leur vieillesse.

La logique rationnelle de cette perception de la politique des naissances prouve que toutes actions de planification des naissances ici sont ratées d´avance. La loi naturelle d´accroissement des effectifs est en vigueur ici au Pays-Bwa et partout au Mali.

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Fort de ce constat, les efforts des services de santé publique ont fait reculer le taux de mortalité et surtout celui des enfants, favorisant à la fois la croissance démographique. Cette croissance démographique, nous l´avons vu, donne plus d´importance à ces contraintes ou à la crise agricole (la pression foncière, la sécurité alimentaire et sociale précaires, etc), mais stimule l´élan d´innovations. Les ruraux De plus, en plus nombreux ne peuvent plus ou ne veulent plus seulement vivre de l´agriculture ou par leur fidélité à la tradition agricole tentent des formes d´intensification agricoles (voir Tableau 5 : Dynamique des activités socio-productives paysannes: de l´autosubsistance aux conditions actuelles de vie).

Ainsi, nous pouvons conclure que la loi du nombre qui est à l´origine de la fondation des communautés paysannes bwa et dafing, pour assurer leur survie dans leur milieu physique toujours plus hostile, est de nos jours aussi le moteur de la dynamique sociale. La nature des problèmes/contraintes dépend des conditions de la phase historique d´existence du groupe et les solutions aux différents problèmes dans de différentes étapes de leur histoire sont aussi fonction de ce paramètre temps.

Terminons par cette explication d´un vieux sage du village de Somalo. Dans leur grande famille, d´environ quarante personnes d´antan, ils faisaient face à la disette autrement qu´aujourd´hui dans leur famille qui compte présentement plus de cent personnes. Avant, dans la grande famille il existait des greniers de réserve de mil ou sorgho de deux à trois ans pour prévoir les disettes. En cas où ceux-ci ne pouvaient couvrir les besoins alimentaires, les membres de sa famille recouraient à la combinaison des produits de cueillette (karité, raisin sauvage, liane, botulo, etc) et des cultures de soudure (fonio, maïs, arachide, etc). Aujourd´hui, les années de famine sont marquées entre autres par des départs massifs des jeunes à l´exode, par une plus importante vente du bétail et volail, par des demandes plus ouvertes d´envoie d´argent aux membres résidents ailleurs etc. Pour ceux qui restent au village, ces derniers se débrouillent comme ils le peuvent (jardinage, petit commerce, etc) pour pouvoir survivre jusqu´aux prochaines récoltes.

7.4 A qui profitent les mutations sociales traditionnelles ?

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L´isolement présumée du village le plus traditionnel possible, suivant notre conception de la dynamique du changement local, est une conception imaginaire de ce phenomène, qui se situe à la limite de l´utopie. Dans l´évidence des faits, il résulte des interactions entre tout village ou du groupe social avec son environnement humain et naturel. C´est de ces interactions que résultent un certain nombre de changements volontaires et non-voulus voir non avantageux.

Dans sa première conception, le Pays-Bwa apparaissait comme un milieu fermé, réfractaire à tout changement. Il s´est avéré que cette affirmation omettait l´universalité de l´évolution marquée par l´élan des dynamiques sociales internes et l´influence stimulante des facteurs externes. Au fil du temps, les stratégies successives qu´adoptent les paysans au Pays-Bwa pour pouvoir survivre dans leur milieu, toujours plus hostile, combinées avec les faits ou éléments avantageux ou novateurs externes, ont provoqué un certain nombres de changements dans leur mode de vie et de production. Ceux qui attirent notre attention ici dans ce chapître sont les mutations sociales. Parmi les plus importantes nous retenons : la réduction de l´autorité traditionnelle dans les villages, l´extension du pouvoir de décision aux jeunes et aux femmes, la segmentation résidentielle et gestationnelle des grandes familles, la tendance à la réduction de l´esprit de solidarité ou l´installation par le temps de l´individualisme, la substitution du système éducatif traditionnel par le système moderne et l´ordre social régi par le système de législation traditionnel et moderne.

La réduction de l´autorité traditionnelle se traduit par une perte d´importance/ de respect des normes traditionnelles socialisantes et par extension à une urbanisation du mode de vie au village. Dans les faits au Pays-Bwa, nous avons recensé les villages de Batilo, Sokoura, Benena et Marékuy comme disposant encore d´un pouvoir traditionnel très influent. Mais quant aux villages de Somalo, Soundé, Fangasso et Koula, l´autorité traditionnelle semble peu influente, mais cela n´a pas pour autant conduit à une urbanisation des modes de vie. Les normes traditionnelles socialisantes comme le code matrimonial, le culte des ancêtres et autels, les fêtes rituelles annuelles, la gestion foncière restent d´importance significative. Les gens restent attachés aux normes traditionnelles socialisantes, mais peut-être qu´ils remettent en cause la personne représentante de l´autorité traditionnelle. C´est de la personne morale de cette dernière que dépend l´intégrité du village. Ceci met à nu une des faiblesses du caractère héréditaire du pouvoir traditionnel. Certains ayant droit au pouvoir (descendants de la famille fondatrice d´un village) héritent la responsabilité de commander sans pour autant en avoir toutes les capacités.

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Dans l´organisation sociale des villages, le mouvement ONG et le programme de développement étatique ont forcé les limites du cercle de décision en y introduisant les jeunes et les femmes. Ceux-ci n´avaient pas de pouvoir de décision et se contentaient du rôle d´exécutants dans le système traditionnel. Les interventions étatiques et non-étatiques, pour leur réalisation, ont besoin d´actifs villageois (femmes et jeunes). De là la gestion de ces interventions revenait de même à ces jeunes et femmes jouissant de leur dynamisme. Donc l´obligation de l´organisation sociale traditionnelle de les associer à toutes les prises de décision qui ont trait à ces actions de développement.

Le pouvoir au village, bien que bivalent, est plus traditionnel que moderne ou étatique dans les faits. Même la démocratie n´a pas pu changer ce ordre du pouvoir.

Quant à l´ordre social, il est désormais régi par des formes de législation mixte : traditionnelle et étatique. Dans les villages précités d´autorité traditionnelle influente, l´ordre social n´est pas en grande partie régi dans sa totalité par la législation traditionnelle. Il y a des conflits qui dépassent la compétence de la cours de justice villageoise (conflits avec les bergers Peuhl, certains conflits terriens entre villages, etc). Dans les autres villages suivant les cas, pendant la Première et Deuxième République, l´administration intervenait beaucoup dans l´établissement de l´ordre social dans ces villages. Mais par le temps, suite à la croissance de la crise de confiance entre l´appareil administratif et paysans, ces derniers solutionnaient la majeure partie de leurs problèmes au village ou comme bon les semblait. Cette mutation non réussite de la législation traditionnelle a profité beaucoup plus aux chefs d´arrondissement et de cercle qui donnaient tort à celui qui pouvait le moins le surpayer.

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Quant au système éducatif, l´éducation traditionnelle fait place petit à petit à l´éducation scolaire et l´éducation universelle par l´exode rural. C´est là une des plus grandes menaces du système traditionnel villageois. Avec l´éducation scolaire, les élèves, étudiants et cadres salariés ont peu de rapports avec les coutumes de leur milieu. Ceci conduit à une perte d´identité culturelle. Par l´exode, les jeunes associent à leur éducation locale traditionnelle des normes culturelles d´autres ethnies et/ou des centre urbains, provoquant une certaine hybridation culturelle qui peuvent être avantageuses ou non (apprentissage du coran, apprendre à lire et/ou écrire, construire une maison en ciment recouverte de tôle et entourée par une grande cour, etc).

Dans le temps, tout enfant était éduqué dans la société et par la communauté99. De nos jours cette éducation sociale tend à la disparition compte tenu de la segmentation résidentielle et de gestion des grandes familles. Les enfants sont à la charge de leur parent respectif et non à celle du groupe communautaire. Ceci développe par le temps l´esprit individuel chez les nouvelles générations qui, suivant beaucoup de jeunes interrogés, placent désormais leurs propres intérêts ou ceux de leur petite famille avant ceux du groupe familial. Ce fait amorce dans la réalité une promotion individuelle et étouffe l´esprit de parasitisme communautaire. De plus, suivant nos constats, les résultats positifs des interventions de développement dans les villages se doivent à l´éducation scolaire. En fait, ces sont les recalés (élèves renvoyés de l’école par suite de déficience académique) de l´école, les écoliers, étudiants, anciens fonctionnaires et aventuriers, qui ont permis aux équipes de développement de mieux faire passer leurs messages dans les villages. Ils facilitent de ce fait une meilleure communication entre communauté villageoise et les équipes d´intervention. Par exemple lors de nos enquêtes dans nos villages, les premiers responsables de tout le comité d´accueil dans tous les villages sont des anciens élèves et à la fois des aventuriers qui ont rompu avec leurs pratiques aventurières. Ce sont ces groupes d´accueil qui organisent, coordonnent et facilitent les rencontres des communautés villageoises dans tous les villages avec n´importe quel étranger.

Les changements au niveau du système éducatif facilite l´ouverture des villages aux changements : les personnes ressources que constituent l´ensemble des villageois scolarisés. Ils prouvent les limites du savoir gérontocratique, dont les représentants (les vieux) dans les nouveaux cadres de la vie ne sont plus les seuls détenteurs du savoir. C´est ce qui est à l´origine des tentatives des représentants de ce savoir de le bouder. A Batilo, Sokoura, Somalo et Soundé, les jeunes nous ont avoué que les vieux, pour marquer leur mécontentement ou rejet de l´éducation scolaire, obligatoire jadis, faisaient des sacrifices aux ancêtres pour que les enfants de leur famille scolarisés ne réussissent pas à l´école. Dans les faits, au niveau de ces villages, nous n´avons retrouvé presque pas d´intellectuels ayant vraiment réussi à l´école. Dans les villages dafing, les enfants ont été envoyés à l´école coranique pour marquer leur désapprobation de l´éducation scolaire. De nos jours, à l´avènement de la démocratie, le fait que ces communautés disposaient de peu de personnes lettrées pour les représenter, a été démonstratif pour cette erreur ou égoïsme des parents Dafing.

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L´éducation scolaire, bien que désapprouvée par la généralité des vieux, représente un vecteur de développement sans précédent. Sans elle les interventions extérieures n´auraient jamais pu avoir les résultats qu´elles ont eu jusque là dans la zone et partout au Mali.

Quant à l´hiérarchie sociale (nobles et gens de caste, femmes, jeunes et enfants) bien que la monétarisation du monde rural ait affaiblit l´influence des valeurs traditionnelles, les anciennes restent maintenues : la gestion des communautés villageoises reste à l´actif des descendants des fondateurs du village, assistés par les différents chefs de lignées ou du moins les représentants des chefs de lignées. Dans aucun village les considérations sociales ou économiques ne peuvent changer le statut d´une personne ou d´une famille. Cela est aussi valable pour les gens de caste. Nous en avons rencontrés dans les villages comme Fangasso, Benena, Sondé et Koula qui, malgré leur entreprise réussite, jamais cela ne les place économiquement parmi les plus nantis dans leur village respectif. De même, ce fait ne change en rien leur place ou traitement social. Ils restent forgerons ou griots avec tout ce qui s´y rapporte.

Au niveau des familles, le phénomène revêt une certaine particularité. Certaines femmes, de par leurs activités porteuses de revenus, ont droit de décision dans la gestion des affaires de la famille ou du groupe domestique de production agricole. A ce point, certains paysans attribuent, à cette croissance d´implication de la femme dans la gestion familiale, la cause des segmentations de gestion et de résidence des grandes familles. Néanmoins au niveau de la grande famille, elles gardent leur statut traditionnel, ici elles n´ont aucun pouvoir de décision.

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Nous pouvons conclure que la dégradation des valeurs sociales traditionnelles est partielle chez les communautés Bwa. Elles touchent des domaines qui ne mettent pas en cause les fondements de la société. Une chose est certaine, ce n´est pas pour demain chez nous au Pays Bwa pour qu´un griot, forgeron devienne chef de village ou une femme présider le conseil de famille. La promotion individuelle est pourtant admise aussi longtemps qu´elle respecte l´ancienne hiérarchie traditionnelle.

7.5 Expérimentation des techniques agricoles au delà de l´expérience gérontocratique

Dans les sociétés peu développées, le savoir était représenté par l´ensemble des expériences accumulées par les faits vécus. De là, il était un privilège des plus vieux. C´est ce qui leur attribuait, en plus de la filiation adelphine, aussi le droit de chefferie du groupe social. A ce titre ils assuraient la gestion de toutes les activités ayant trait à la vie du groupe. La production agricole comme une des activités principales des agriculteurs, était organisée sous l´autorité du chef de famille, alors le plus âgé des descendants patrilinéaires en vie.

La segmentation des résidences et de la gestion dans les grandes familles a fait perdre aux chefs de famille ce contrôle de toute la vie du groupe. Les chefs des unités familiales segmentées gèrent leurs exploitations suivant les méthodes qu´elles jugent les plus opportunes. Les changements brusques des conditions agro-écologiques ont stimulé la volonté ou la nécessité de ces exploitations filles d´adopter des mesures toujours plus adaptées aux conditions actuelles agro-climatiques. La représentation de la gérontocratie perd alors son rôle central dans la prise de décision au niveau de la production.

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L´introduction des innovations externes a aussi réduit l´implication totale des vieux dans les prises de décision de la production agricole. Ces innovations sont vulgarisées en langue bambara ou français, que beaucoup de vieux ne dominent pas ou du moins refusent d´apprendre les associant au mal. En fait,, les jeunes producteurs villageois nous ont avoué que leurs expérimentations ou tentatives de sécuriser leurs récoltes sont dictées par le caractère aléatoire de la pluviométrie et relèvent de chacun dans sa petite famille. Le chef de lignée ou du moins le groupe des vieux y a peu à dire.

Ainsi l´acquisition ou l´adoption d´une innovation dépend plus des contraintes de production et de l´opportunité de l´innovation que de la volonté des vieux. Quelqu´un achète une charrue ou une charrette quand il en a les moyens, car leur usage dans l´agriculture est devenu pratiquement une nécessité incontournable en ce moment. Mais tout de même pour les connaissances sur le comportement des différentes cultures vis à vis des nutrients, de l´eau, des maladies et insectes nuisibles, les plus jeunes ont besoin de faire recourt aux conseils des vieux. C´est en se basant sur les conseils pratiques des vieux que les jeunes essayent de les articuler à la réalité des conditions de production actuelles. Pour illustrer ce état de fait un exemple qui nous a été révélé par un paysan à Marékuy : partout on cultive plus de mil que de sorgho dû à sa résistance reconnue à la sécheresse et aux nutrients. Les variétés précoces de mil qui sont partout cultivées sont aussi beaucoup détruites par les oiseaux, ainsi, la solution est de trouver une variété de mil précoce- cycle végétatif court - et dont l´épie porte des poiles qui les protège contre les oiseaux. Vous pouvez rencontrer ces variétés de mil presque partout dans la zone. Quant à l´usage des engrais minéraux, partout dans les villages la grande partie des paysans trouve qu´il se repend très lentement car non seulement ils sont coûteux mais leur emploi ou usage suppose une bonne pluviométrie. Celle-ci étant aléatoire, pour réduire les risques de mauvaise récolte ils préfèrent l´engrais organique.

En nous référons à ces faits, nous pouvons conclure que la taille des grandes familles compromettant leur gestion, la segmentation de la résidence de leurs membres et de gestion de leurs unités segmentées n´est qu´une réaction logique induite par ce facteur contraignant. Ce fait transfert les centres de décision aux nouveaux centres de décision et ce sont ces derniers qui sont les artisans de toute l´évolution des modes de production. Les groupes gérontocratiques ont été réduits à des centres de consultations et de coordination de la vie du groupe.

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L´extension du cercle du savoir au savoir moderne oblige les vieux à apprendre avec leurs enfants de nouvelles formes de production- comme le dit ce adage boo - nun wé tè zo, a lo bini buè oro a o yo c´est-à-dire que de nos jours on peut être enseigné par son propre fils.

Cet état de fait au fil du temps ne dérange plus les vieux d´être moins impliqués dans l´organisation de la production au fil des années, nous a dit un vieux à Batilo. Ce qui est le plus important pour eux, et cela a été avoué par de nombreuses vieilles personnes dans les autres villages, c´est leur prise en charge total par leurs enfants et la garantie de la continuité du groupe familial.

Dans nos villages enquêtés nous n´avons pas rencontré de cas de vieux qui s´opposaient totalement aux changement avantageux pour les stratégies de production de leurs enfants. Au contraire, l´équipement agricole est vue comme une sorte de réussite ou prospérité familiale. A Somalo par exemple, les familles qui pouvaient se procurer une charrue étaient comptées parmi les plus prospères et l´objectif des autres qui n´en avaient pas était de s´en procurer. Ce fut le cas pour les charrettes à quatre roues aussi.

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Comme l´équipement agricole permet d´augmenter la production ou la réduction de sa rusticité, leur adoption dans le mode de production est seulement limitée par le moyen de pouvoir s´en procurer ou en d´autre terme le pouvoir d´achat. La nécessité réelle et l´efficacité prouvée ou vécue des innovations techniques agricoles facilitent leur articulation aux techniques traditionnelles et cela au delà des modèles classiques ou des mesures de censure du système traditionnel de diffusion de ces techniques dans ce domaine.

7.6 Paix sociale menacée : la diversité des formes locales de survie et l´ampleur des tensions sociales

Parmi les changements constatés ou signalés par les paysans au Pays-Bwa, la détérioration de l´ordre social nous a été mentionnée dans tous les villages enquêtés. Beaucoup l´associent à l´indépendance économique qui étouffe l´esprit communautaire et développe l´individualisme. Comme ces propos qui avouent qu´avec l´argent c´est tout une culture qui vient, des manières de faire ou de penser, des façons d´établir des relations entre les personnes, des modes d´échanges, mais aussi un rapport au temps et à l´espace différent100.

Dans la zone les effets combinés de la monétarisation du mode de vie et de l´insécurisation de la production agricole obligent les paysans à adopter des stratégies de survie pour préparer ou sauvegarder leur avenir dont l´une est la diversité des activités. Celle-ci les permet de survivre sans une dépendance totale de l´agriculture. Dans notre zone, ces activités complémentaires de l´agriculture se résument au petit commerce, l´élevage domestique, la cueillette, l´artisanat, l´exode et le maraîchage. Elles permettent l´amélioration des revenus des ménages d´une manière générale mais d´une manière différente suivant les localités (voir 5.3  :Diversités des activités de survie dans la localité ). Les revenus de ces activités non-agricoles ont, par le temps, permis dans chaque village à certains paysans de jouir d´une certaine prospérité matérielle et/ou économique relative et de paire d´une certaine considération sociale. Cette autonomie matérielle et/ou économique a été signalée par nos interlocuteurs villageois comme source des maux dont souffre l´esprit de solidarité surtout sur le plan des activités productives. Quant à la solidarité sociale, elle est intouchable, car elle constitue le fondement de la vie communautaire. Nous avons constaté que chaque paysan qui ressent le besoin ou qui en a les moyens peut faire recours aux prestation de service, même moyennant de l´argent, pour l´exécution de n´importe quelle genre de travail, mais l´organisation des festivités matrimoniales ou de décès relève d´une participation humanitaire bénévole. Laquelle doit ses origines et sa permanence à la solidarité sociale propre aux communautés villageoises.

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La paix sociale évaluée ou mesurée à la lumière du degré de segmentation résidentielle et de gestion des grandes familles, de la fréquence des conflits, du respect de l´ordre social villageois, du degré de solidarité sociale et de l´harmonie dans les foyers, prouve que la promotion individuelle est mère de l´insécurité, de la menace de la paix et de la tranquillité sociale. Dans nos villages enquêtés nous avons constaté que plus les personnes jouissent d´une relative prospérité économique et matérielle, plus la paix sociale est menacée. A Benena et à Fangasso le respect de l´ordre social est peu significatif, l´harmonie des foyers est perturbée par de nombreux conflits conjugaux suite à la croissance de la participation économique de la femme dans l´économie domestique. Le vol, l´adultère, les enfants conçus hors mariage y sont des manifestations du recule des valeurs traditionnelles sociales.

Quant à la fréquence de conflits conjugaux, la monétarisation de la solidarité, la segmentation de résidence et de la gestion familiale, apparaissent comme une généralité de la détérioration de la paix sociale. Les signes extériorisant cet état de fait, nous les avons retrouvé presque partout dans les villages enquêtés.

Quand les récoltes sont bonnes, dans les villages bwa, les jours de foire ou de boisson sont De plus en plus marqués par des conflits entre villageois et inter-villages.

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Les divorces sont plus fréquents qu´auparavant. L´incapacité de certains hommes d´honorer convenablement leurs obligations sociales et la responsabilisation plus grande et/ou croissante de la femme dans la gestion familiale, provoquent dans certains foyers des mécontentements entre les conjoints qui peuvent souvent se traduire par le divorce.

A Benena, il nous a été signalé, pour marquer le degré d´insécurité croissante, que de nos jours les récoltes ne peuvent plus être laissées au champ pour leur séchage complet. Elles doivent être transportées immédiatement au village de peur que des voleurs les volent la nuit. A Soundé, le vol du bétail a pris une telle envergure que les gens sont obligés de garder leur bétail même en saison sèche. A Koula et partout dans la zone, en se référant à l´insécurité, les gens nous ont révélé et nous avons pu le constater aussi, que les portes des greniers sont toutes fermées à clef quand ils contiennent quelque chose, pour les sécuriser des perquisitions malintentionnées. Ce qui n´était pas le cas avant : en fait, leur porte avait dans le temps des fermetures rudimentaires. Parlant du même problème de l´insécurité, suivant le chef de village de Fangasso, d´une part, il ne se réjouit pas beaucoup de l´importance qu´a la foire hebdomadaire en ce moment, car cela a augmenté le banditisme surtout les jours de foire chez eux. Les délinquants des villes profitent de la foire pour venir voler au village où les gens ont encore des méthodes très élémentaires de sécurisation de leurs biens.

De ces constats, nous pouvons admettre comme ce adage “L´argent est bon serviteur mais un mauvais maître„. La prospérité économique développe ici l´individualisme/ l´égoïsme social réduisant la paix sociale. Mais chez les Bwa et Dafing ce facteur de détérioration des valeurs sociales se heurte à la stabilité de la solidarité sociale, de l´hiérarchie et de l´autorité sociale qui sont les fondements de la vie communautaire dans la zone. La promotion individuelle est admise et sans limite mais elle est tenue dans les bornes traditionnelles des structures, de hiérarchie et l´organisation sociale.

7.7 Evaluation de la motivation et attitudes paysannes face aux interventions étatiques et non étatiques

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De notre analyse des différents travaux de ces aspects de la vie des paysans en milieu rural et de nos constats pratiques sur le comportement des paysans face aux interventions extérieures en général, nous concordons avec ces propos : les ruraux de tous les horizons et de tous temps, du fait des fluctuations de leurs environnement non maîtrisé et peu connu, sont de nature méfiant à l´égard de ce qui est nouveau. Mais ils sont à certaines périodes confrontés à des choix pour préparer ou sauvegarder leur survie101.

Chez les communautés rurales bwa et dafing au Pyas-Bwa, les multiples agressivités souvent raffinées et/ou brutales de l´appareil étatique envers eux ont créé une crise de confiance entre la paysannerie et les structures étatiques en général. Cette crise de confiance se caractérise chez les Bwa par un refus dissimulé des Bwa à tout ce qui a trait à l´Etat. Les structures étatiques étaient obligées de faire recours à la force pour faire appliquer les actions du programme de développement : les semences d´arachide, les charrues, les engrais remis par l´encadreur agricole aux chefs de familles qui devaient à la fin de la campagne hivernale faire face aux remboursement. Par cette méthode d´approche peu orthodoxe des paysans, la crise de confiance ne faisait que gagner d´importance. Mais si les paysans personnalisaient les interventions et actions de développement étatiques, l´adoption de certaines de ces interventions ou actions dépendait de leur utilité prouvée au fil du temps. C´est le cas de la culture et du transport attelé. Partout on retrouve dans les villages de la zone des charrettes à deux roues ou/et quatre roues tirées par des ânes ou boeufs ou encore chevaux; et dans l´ensemble dans les villages 2/3 des paysans disposent d´une charrue. Ces équipements furent introduits par les services de vulgarisation de mécanisation agricole au début de la période des grands projets agricoles.

Les centres scolaires, de santé, les foires et les voies de communication sont des infrastructures introduites par l´Etat qui, au départ, furent boudées par les paysans. Mais de nos jours, elles représentent des signes de modernisation des villages qui en disposent (Fangasso, Benena et Koula).

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Quant à la situation des interventions non-étatiques de l´Eglise et des ONG et des Projets de développement, les paysans bwa ont montré plus de disponibilité à collaborer ou à adhérer à la cause des actions de l´Eglise que les Dafing musulmans. Mais l´utilité prouvée de certaines actions de lutte anti-érosive s´est répandue dans tous les villages par les canaux de diffusion traditionnelle des informations en l´occurrence les foires hebdomadaires, les rapports sociaux utiles de voisinage villageois, les cabarets, etc.

Quant aux actions et projets des ONG en ce moment même, l´évolution de la motivation et l´attitude des paysans dans nos villages enquêtés, mesurée en terme de nombre d´actions sollicitées par les villageois eux-mêmes, de la gestion complète des actions par les paysans et de l´importance reconnue des villageois des actions, ont été estimées de peu significative à complaisante. En fait, beaucoup d´actions introduites avaient eu un suivi d´accompagnement très court, la majeure partie était plutôt comme une volonté du projet de multiplication publicitaire de leurs activités. De ce fait, ces actions représentent peu d´intérêt pour les partenaires villageois de continuer l´action quand le projet prenait fin, car dans ces cas les priorités des paysans n´étaient pas prises en compte.

Partant de ces constats, nous proposons pour la réussite des actions dans les villages, en plus de la prise en consideration du caractère relativement lent du processus de développement dont l´évolution est plus ou moins déterminée par, « le voir avant de croire et d´en être convaincu », l´élan de la dynamique sociale, a besoin d´une aide externe souple et bien adaptée non seulement aux besoins réelles du milieu, mais aussi aux particularités de la zone et d´une bonne compréhension des réalités du milieu et pour autant des équipes comprenant leur mission auprès des partenaires villageois.

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Les paysans, dans leur scepticisme envers toutes interventions extérieures, adoptent sous une sélectivité utilitaire les innovations. Par le temps, la succession des intervenants dans les villages de la zone les a appris aussi à négocier leurs priorités avec les intervenants. Ainsi, un projet hydraulique dans un village qui n´a pas de problème d´eau peut être confronté, lors de la prospection, à des souhaits des partenaires villageois d´actions de système de crédit pour le petit commerce ou de micro-barrage, ou encore de construction d´école communautaire. Les paysans veulent De plus, en plus que l´intervention soit décidée par eux-mêmes et non qu´elle soit une volonté du bailleur de fond. La démocratie a tendance à favoriser cet état de fait. Dans tous nos villages enquêtés les villageois peuvent formuler leurs priorités et les soumettre au comité local de développement de la commune qui l´introduit dans son programme de développement. Ainsi, nous avons pu retrouver, dans les différents registres du programme de développement des communes auxquelles sont rattachés nos villages enquêtés, les différentes actions que ces villages souhaiteraient avoir ou nécessitent. Les actions souhaitées le plus dans tous nos villages enquêté étaient : de petits crédits, d´aménagement de routes, d´appui au jardinage, d´aménagement de bas-fond, de construction d´école, etc. (Voir

Tableau 11 : Liste des actions souhaitées par les villageois). Par exemple pour le village de Batilo, l´aménagement de la plaine de leur bas-fond, pour pouvoir y pratiquer la riziculture et le maraîchage ainsi que la construction d´une école de base, leurs sont d´une importance capitale. A Fangasso, c´est l´aménagement de la foire et du tronçon de voie qui les relie au goudron San-Mopti ainsi que l´aménagement de la plaine de leur bas-fond au Sud du village qui constituent les voeux les plus ardents ici. Dans le village de Marékuy, au centre des préoccupations des villageois se situent l´établissement du système du petit crédit pour la promotion du petit commerce, à Sokoura pour la promotion des échanges inter-villageois et avec les grandes villes. Ici les populations souhaitent un aménagement de la route les reliant à Tominian ; à Benena la population souhaite l´aménagement de la foire et des routes les reliant au village de Djibasso au Burkina Faso. A Koula en plus de ces priorités précédentes, l´aménagement de leur bas-fond complète la liste des souhaits soumis à la commune. A Soundé l´aménagement de la route et l´établissement du système du petit crédit figurent comme priorités du village sur le registre du programme de développement et nous ont été aussi mentionnés lors de nos deux passages dans ce village. A Somalo la population souhaite avant tout la construction d´un petit barrage et celle de trois classes d´école, et l´aménagement de la route les reliant à leur chef lieu de commune : Lanfiara. Ces souhaits ont été avoués aux réunions et figurent aussi sur le registre du programme de développement de la mairie.

Les populations paysannes, ne veulent et ne peuvent refuser les interventions extérieures compte tenu de la pression des facteurs (nécessité de changement et intrusion de la modernisation dans les campagnes) de la dynamique sociale. Leur scepticisme à l´egard de ces interventions extérieures se justifie par leurs connaissances limitées des phénomènes et de l´histoire du vécu dans le domaine des programmes de développement. Ils traduisent leur attitude par ce proverbe : une fois qu´une abeille vous pîque, à entendre une mouche voler près de vous, vous prenez les jambes au cou. Fort de ce fait, le regain de confiance des paysans dans l´élaboration et exécution des actions/leur collaboration ou participation sans réserve, qui est la clef de la réussite de ces actions a besoin d´une certaine tactique opérationnelle et d´une stratégie d´approche des bailleurs de fond. Cette stratégie de reconquête de la confiance des paysans par les partenaires au développement doit passer par : une reconversion des mentalités en matière de développement d´une manière générale, une augmentation de la capacité de négociation et de conduite des actions par les paysans par leur formation et une politique d´appui d´accompagnement à long terme, tout en évitant les formes de réduction des capacités des partenaires villageois, du bailleur de fond.

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Tableau 11 : Liste des actions souhaitées par les villageois

Types de Villages

Activitées villageoises souhaitées

Bwa et dafing

Traditionnel

Soundé

Pour la promotion du petit commerce : aménagement de la route Soundé-Fangasso et l´établissement du système de petits crédits.

Moderne

Benena

Pour l´éssor du petit commerce : aménagement de la route Benena-Djibasso/Burkina-Faso et de leur foire

Fangasso

Pour la promotion du petit commerce : aménagement de leur foire et de la route jusqu´au groudron San-Mopti,

Pour le jardinage et la riziculture : aménagement de leur bas-fond

Bwa

Traditionels

Batilo

Pour la scolarisation de leurs enfants : construction d´une école de base et pour l´éssor du jardinage et de la riziculture l´aménagement de leur bas-fond.

Marékuy

Pour l´éssor des activités de petit commerce l´établissement du système de petits crédits.

Sokoura

Pour l´éssor du petit commerce : aménagement de la route Sokoura -Tominian, de la foire et l´établissement du système de petits crédits.

Somalo

Construction d´un petit barrage pour l´éssor des activités de jardinage et de trois classes additionnelles pour la scolarisation de leurs enfants.

Aménagement de la route les reliant à leur mairie : Lanfiara

dafing

Moderne

Koula

Aménagement de la route Koula-Djabasso/Burkina-Faso et Koula-Benena.

Aménagement de leur Bas-fond et établissement du système de petits crédits pour le petit commerce.

7.8 Contexte et vision paysanne de la bivalence de l´autorité dans les villages

La méfiance des ruraux, partout en Afrique envers l´administration coloniale avait été marquée par une séparation de l´autorité villageoise et celle de l´administration coloniale. A l´indépendance nos jeunes Etats n´avaient fait que reconduire le même système administratif de leurs prédécesseurs. De là, l´attitude des paysans de dédoublement du pouvoir au village n´avait fait que se renforcer. Dans notre zone, la répression brutale et massive de la révolte des Bwa avait renforcé la crise de confiance entre les paysans bwa et l´appareil administratif. Aussi dans les autres villages non-bwa les rapports étaient aussi marqués par le manque de confiance/la séparation des choses du village et celles de l´administration. Dans tous nos villages enquêtés dans la zone, bien que la chefferie soit une attribution héréditaire de la famille fondatrice du village, le pouvoir traditionnel reste toujours exercé par le chef de village traditionnel: le plus vieux des descendents de la famille fondatrice. Ce dernier, pour des raisons soit disant pratiques mais surtout de protection du pouvoir villageois de l´ingérence extérieure dans presque tous les cas que nous avons rencontrés, délègue un des plus dynamique de la famille fondatrice au poste de chef de village administratif. Les deux chefs de village ont des fonctions différentes. Pendant que le chef de village traditionnel traite des affaires relevantes de l´intégrité de la vie du village, le chef de village administratif assiste des conseillers villageois, se charge de la recollection des impôts, de l´organisation des réunions et des travaux de l´administration, du vote, du recensement, de la réception des différents hôtes au village (représentants d´ONG ou de projets de développement, fonctionnaires administratifs, enquêteurs, étrangers à provenance inconnue, etc.). Même la mise sur pieds de la démocratie n´a pas changé cette division administrative du pouvoir dans les villages. On peut avouer sans se tromper que l´appareil administratif ici dans les villages au Pays-Bwa a aussi échoué dans sa politique d´approche des masses paysannes, marquant ainsi pour toujours la méfiance du paysan en général envers lui.

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Par ailleurs, la tenue à distance du pouvoir administratif par les paysans trouve aussi une de ses explications dans le fait que les deux systèmes reposent sur des principes différents. Tandisque le droit de naissance régit l´accès à la chefférie traditionnelle au village, le droit juridique reconnaît le droit au pouvoir par le mérite. Ce dernier constitue ainsi dans les faits une menace pour l´ordre social traditionnel. De là aussi son rejet camouflé par les paysans. Dans les faits, les expériences vécues ont prouvé que l´ordre social traditionnel est inviolable. Par exemple des hommes de castes qui par leur mérite social/promotion économique ont tenté de forcer leur entrée dans le cercle du pouvoir. Ces éléments révolutionnaires ont payé la tentation “audacieuse„ soit par l´exode ou au cas extrême par la disparution physique. D´ailleurs dans la réalité, tout homme de caste averti, quelqu´en soit les mérites sociaux dont il jouit, cherchera toujours à se conformer aux normes sociales traditionnelles dont l´une des précautions est prendre ses distances du pouvoir. Dans la mesure où dans de nombreux villages bwa aussi bien que dafing, les hommes de caste ne peuvent ou doivent manger dans le même plat que les nobles, leur exercice du pouvoir ou participation à la gestion traditionnelle dans un village n´est pas pour demain au Pays-Bwa.

Dans les communautés dafing, le chef de village cumule les deux pouvoirs, administratif et traditionnel, du moins dans le cas des villages dafing dans lesquels nous avons enquêtés. Mais ici aussi l´accès au pouvoir est héréditaire et relève de la famille fondatrice. Les hommes de caste sont aussi ici maintenus ou se maintiennent loin du pouvoir.

En fait,, comme nous l´avons signalé dans les établissements humains dans la zone, au départ les Dafing étaient musulmans et animistes et maintenaient des relations plus étroites avec les communautés bwa voisines. C´est vers les années 90, avec la montée des mouvements confessionnal sur toute l´étendue du territoire malien102 qu´ils ont commencé à prendre leurs distances des pratiques animistes et par là „l´étiolement“ des relation sociales avec leurs voisins Bwa animistes.

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La séparation du pouvoir traditionnel de celui de l´administration est une stratégie de protection de l´autorité villageoise contre la détérioration du cadre de vie social dans les villages. C´est comme un garde-fou pour mettre l´ordre social à l´abris des changements non souhaités ou qui compromettent le fonctionnement social. C´est au fait cette stratégie qui a permis aux communautés ou sociétés villageoises de préserver leur identité. Nous en sommes persuadés que même l´occupation de ces postes de chefs de villages, par des intellectuelles dans la zone, ne changera pas cet état de fait qui, au cas échéant serrait comme une disparition des fondements essentiels de la société.


Notes en bas de page et Endnotes

96  Séhouéto Lazare Maurice : Savoirs locaux ou savoirs localisés?: La production des savoirs agricoles paysans au Bénin: éléments empiriques pour une antropologie sociale des savoirs “locaux„. Inaugural-Dissertation zur Erlangung des Doktorgrades am Fachbereich Philosophie und Sozialwissenschaften I der Frein Universität Berlin:23-24

97  Diarra P. :1992, cité par Hertrich V.1996

98  Dembélé Urbain N. : Capital social et développement des communautés pauvres au Mali : l´expérience des écoles communautaires du Pays Bwa, cercle de Tominian. Programme des Nations Unies pour le développement, Bamako, Mali, Juillet 1998 :10-15.

99  Django Cissé D.:1970.

100  Devèze Jean-Claude : Le reveil des campagnes africaines. Ed. KARTHALA, 1996 :157

101  Devèze Jean-Claude :1996 :65

102  Rapport de synthèse de l´étude nationale perspective “MALI 2025", Mali 2025. Juin 1999



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